Israël : la tentation croisée de l’exode

par Sébastien Lévi |  publié le 29/12/2025

Tandis que de nombreux Israéliens quittent l’État hébreu, des Juifs de la diaspora envisagent, eux, d’y immigrer. Les deux mouvements contraires traduisent une même inquiétude, à la fois intime et politique : où vivre en sécurité, et à quel prix ?

Des migrants juifs effectuant leur alyah (immigration en Israël) reçoivent des drapeaux israéliens miniatures à leur descente d'un avion de la compagnie aérienne israélienne El Al après leur arrivée à l'aéroport Ben Gourion de Lod le 25 juin 2025. (Photo Jack GUEZ / AFP)

En 2023 et 2024, les chiffres de l’émigration d’Israël ont atteint des sommets. Dans le même temps, l’intérêt des Juifs de la diaspora, notamment français, pour l’immigration vers Israël n’a jamais été aussi élevé. Un phénomène symptomatique de temps troublés pour le peuple juif, deux ans après le 7 octobre.

Un sketch diffusé dans l’émission satirique la plus populaire en Israël met en scène deux personnes qui se croisent à l’aéroport de Tel Aviv : l’une quitte le pays pour partir s’installer à New York, d’où l’autre arrive pour s’installer en Israël. Chacun félicite l’autre en pensant qu’ils ont fait le même choix, avant de réaliser qu’ils prennent en fait des chemins inverses. Une situation qui plonge les deux protagonistes dans une perplexité mutuelle. Rien n’illustre mieux la réalité du peuple juif en 2025 que ce sketch, énormément de familles se posant aujourd’hui la question du meilleur endroit pour élever leurs enfants.

Des Israéliens de la classe moyenne ou moyenne supérieure, éduqués, intégrés, patriotes, se demandent s’ils peuvent continuer à vivre dans un pays qui les ponctionne chaque jour un peu plus pour financer des populations ultra-orthodoxes qui ne travaillent pas autant qu’eux et qui ne servent pas dans l’armée, ou des implantations pour un projet messianique qui ne leur convient pas. Ces doutes sont renforcés par l’érosion de leurs libertés, sous les coups de boutoir d’un gouvernement décidé à affaiblir ou éliminer tous les contrepouvoirs en Israël, en premier lieu les médias ou la justice. Ce sont ces familles qui ont tenu le pavé pendant des mois en 2023, avant que l’attaque terroriste du 7 octobre ne vienne rappeler une autre menace immédiate, sur le plan sécuritaire.

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Déjà ébranlés par une hausse de l’antisémitisme depuis les années 2000 en Europe, en particulier en France, ainsi qu’aux États-Unis depuis 2015, les Juifs de la diaspora vivent dans une angoisse sourde depuis le 7 octobre, qui aura ébranlé les rares certitudes qui leur restaient. Entre les attaques incessantes sur les campus américains ou européens, les propos incendiaires de partis d’extrême-gauche criminalisant tout un pays, la résurgence de l’extrême-droite complotiste ou les attaques physiques qui les obligent à se faire « discrets », les Juifs de la diaspora vivent, le plus souvent dans la solitude, les moments les plus difficiles depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le monde post-1945 avait vu éclore un double miracle : la naissance d’un État juif et démocratique, et un Occident débarrassé d’un antisémitisme « respectable », après l’horreur de la Shoah. Les Juifs (hors pays arabes et pays de l’Est) pouvaient choisir d’être un citoyen juif dans une démocratie, ou d’être citoyen d’un État juif et démocratique.

Une double défaillance démocratique

Rhabillée sous les oripeaux de l’antisionisme radical, la haine qu’ils subissent rend leur existence de plus en plus difficile en Occident, en tant que Juifs visibles ou assumés. Si c’est comme Juifs que l’existence en diaspora est difficile, c’est la défaillance démocratique qui pèse aujourd’hui sur les Juifs en Israël. La démocratie occidentale ne sait plus protéger ses Juifs, et l’État juif ne sait plus protéger leurs droits démocratiques.

Ce double manquement ouvre une ère d’incertitudes pour le peuple juif, que la naissance de l’État d’Israël était censée résoudre. Il appelle à des réveils conjoints, en diaspora et en Israël, pour permettre aux Juifs de vivre enfin sereinement et de cesser la quête infinie de passeports et de nouvelles « options », manifestation de leur détresse actuelle.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis