Israël : « Une guerre criminelle menée par un gouvernement criminel »
Pour l’un des grands philosophes de la guerre, l’opération de Gaza n’a aucune justification morale et n’a plus pour objectif que de rendre impossible l’avènement d’un état palestinien en étendant par la force le territoire d’Israël.
Il faut lire, dans Le Figaro, l’entretien donné par Michael Walzer sur la guerre de Gaza. L’homme est l’un des philosophes les plus reconnus au monde, spécialiste de « l’éthique de la guerre », qui se présente comme un « sioniste libéral », autrement dit, pas précisément un ennemi d’Israël. Que dit-il ?
« L’attaque du 7 octobre appelait une réponse, et cette réponse était juste à ses débuts. J’ai été, et je reste, critique de certains aspects de la conduite de la guerre. Mais il est clair que, désormais, la justice exige la fin de la guerre. Sa poursuite est une faute morale. La reprise de la guerre, la rupture du cessez-le-feu par le gouvernement Netanyahou et l’interdiction imposée des approvisionnements pendant trois mois ont changé la nature du conflit. À ce stade, c’est devenu une guerre criminelle, menée par un gouvernement criminel. »
À peu de choses près, c’est la position que nous défendons ici depuis le début du conflit. À la différence des ennemis déclarés d’Israël, qui ont refusé de qualifier le Hamas de « terroriste » après le 7 octobre et classé ce pogrom monstrueux dans la catégorie des actions de « résistance » (dixit Judith Butler), nous avons estimé qu’il s’agissait une attaque injustifiable et barbare contre une nation souveraine et reconnue, laquelle était parfaitement fondée à répliquer par une action militaire d’ampleur à Gaza, comme l’aurait fait tout État dans la même situation.
Mais cette réplique devait rester dans les limites d’une intervention proportionnée et limiter autant que possible les pertes civiles, même s’il est clair que le Hamas se sert de sa population comme d’un bouclier. Après quelques mois, cette guerre a changé de nature. L’extension indéfinie des opérations et les déclarations très claires de plusieurs ministres de Netanyahou, l’énormité des pertes civiles – reconnues jusqu’en Israël à l’envers des affirmations de la propagande du gouvernement – l’ont changée en une vaste action de vengeance sur la population, de refus de tout État palestinien et de conquête de plus en plus manifeste de nouveaux territoires en Cisjordanie et à Gaza. Ce que Walzer affirme avec toute l’autorité d’un grand intellectuel.
Walzer, encore : « sous ce gouvernement, avec Ben Gvir et Smotrich, ce que font les colons s’apparente à un pogrom meurtrier. (…) Des attaques régulières des colons contre des villages palestiniens, sous le regard – voire avec la participation – de la police… Le but est clairement de rendre impossible un État palestinien. » Ainsi la nouvelle offensive lancée par l’armée sur la ville de Gaza accroît encore la culpabilité manifeste du gouvernement Netanyahou. Celui-ci invoque la nécessaire libération des otages. Mais il a empêché, d’une manière ou d’une autre (par exemple en bombardant directement les négociateurs éventuels d’une trêve, réfugiés au Qatar), l’instauration d’un cessez-le-feu qui aurait conduit à ladite libération par échange de prisonniers, comme Israël n’a fait maintes fois dans son histoire. L’objectif de guerre, au vrai, est bien plus large et l’on soupçonne fort ce gouvernement de mener une guerre définitive de destruction de tout espoir palestinien, avec nettoyage ethnique à la clé, à Gaza et en Cisjordanie.
Ce qui plonge beaucoup d’amis d’Israël dans un désarroi affectif et politique profond. Où est passé l’humanisme propre à la culture judaïque ? Où sont les idéaux démocratiques du sionisme originel ? L’imbécillité fanatique du Hamas a mené son peuple à la catastrophe. Mais le fanatisme guerrier des Ben Gvir et Smotrich, inspirateurs de l’opération, produit une catastrophe symétrique. Il risque maintenant de ruiner l’identité israélienne, d’en faire l’un des États les plus détestés au monde et d’ameuter contre lui, entre autres adversaires, la jeunesse progressiste du monde entier.



