Italie : enfin une mesure anti-mafia efficace
Loin des opérations de police spectaculaires, une initiative discrète et humaniste du magistrat calabrais Roberto Di Bella permet à des centaines de jeunes de rompre avec l’emprise mafieuse de leur environnement de naissance. Une idée porteuse d’espoir.
Le bilan tient en deux chiffres : en douze ans, deux cents jeunes italiens membres de clans mafieux ont choisi de changer de bord et d’enterrer les méthodes violentes et la culture criminelle dans lesquelles ils baignaient. Et ce sans aucune intervention étatique, mais seulement grâce au dialogue. Ce programme baptisé Liberi di scegliere, « Libres de choisir », a été initié par Roberto Di Bella, un magistrat calabrais de 62 ans.
Partant du constat que la répression ne suffit plus, Di Bella prend l’exemple d’un enfant de dix ans, dont le père membre de la mafia viendrait d’être incarcéré. Un enfant soudain privé de repères, à l’exception du respect des normes familiales. « Ces normes impliquent une grande souffrance, car dans le monde mafieux on vit toujours dans un climat d’appréhension, de peur du danger, et avec la trahison comme perspective », explique le magistrat. Le chemin pour en sortir est long, il peut même prendre jusqu’à des années, « même avec l’aide de psychologues, d’enseignants, de magistrats disponibles à la discussion », souligne-t-il. À peine sortis de l’environnement nocif dans lequel ils ont grandi, fraîchement installés à Bologne, Pavie ou à Ferrare, ces deux cents jeunes candidats à la normalité ont découvert de nouveaux rapports sociaux, un nouveau cadre pour leur de vie quotidienne et scolaire, puis estudiantine et professionnelle. Sans violence ni intimidation, sans aucune protection mafieuse non plus : enfin « libres de choisir ».
Au début de son parcours, Roberto Di Bella s’est trouvé bien seul à arpenter ce nouveau sentier anti-mafieux. Certains le qualifiaient même de ladro di bambini, de « voleur d’enfants ». Jusqu’à un contact fructueux avec le réseau Libera du prêtre Don Luigi Ciotti, très impliqué dans la lutte contre le crime organisé. Puis les discussions avec les institutions anti-mafia pour que l’enfant et sa mère puissent être relogés rapidement. Autre aspect essentiel : l’inscription dans une école, mais aussi à des activités extrascolaires et sportives pour éloigner culturellement l’enfant de sa « terra mafiosa » d’origine. Après un investissement sans relâche, Di Bella est finalement parvenu à signer en 2017 un premier protocole officiel avec le ministère de la Justice et de l’Intérieur. Un deuxième a été scellé depuis, notamment pour que chaque lycéen ou étudiant reçoive en début d’année scolaire un « mémento anti-mafia » pour l’avenir.
Douze ans après son lancement, cette initiative s’est révélée salvatrice pour ces deux cents enfants arrachés la culture mafieuse, qu’ils aient émigré ou non en compagnie de leur mère. Sept d’entre elles sont même devenues des collaboratrices du mouvement Libertà di scegliere. Cette dynamique a aussi fait de nouveaux « repentis » inespérés : trois patrons mafieux emprisonnés et pères d’un enfant ayant déménagé au Nord sont devenus des collaborateurs de la Justice italienne.



