Italie : suspension du pont suspendu
La Cour des comptes italienne a donné raison à des universitaires hostiles au chantier pharaonique et controversé d’un pont situé sur le détroit de Messine, qui sépare la Sicile du continent. Une décision qui fissure encore un peu plus le « modèle Meloni ».
Pas moins de 640 universitaires internationaux qui se jettent dans l’arène publique pour bloquer la construction d’un pont, c’est original. Un pont que le gouvernement de Giorgia Meloni voulait voir érigé le plus vite possible, comme s’il s’agissait de laisser une trace concrète de son action à la tête du pays. Mais la Cour des comptes italienne est intervenue brutalement le 24 Septembre pour bloquer le projet et donner raison aux universitaires qui ont eu le courage et l’énergie de s’engager. Un nouvel échec du « modèle Meloni » ?
Les « No Ponte », comme aiment être surnommés ces 640 universitaires, ne sont pas motivés par des objectifs écologiques, urbanistiques, ou citoyens. Leurs arguments sont essentiellement économiques, juridiques et réglementaires, tout sauf polémiques ou idéologiques. Les débats sur la construction de ce pont sont d’ailleurs bien connus des Italiens depuis 1970 : il s’agit du « pont suspendu le plus long du monde » avec ses 3.660 mètres de long, pour une hauteur de 400 mètres, soit 100 mètres de plus que la Tour Eiffel. Après des décennies d’hésitation, les partisans du pont semblaient avoir pris le dessus, mais les « No Ponte », eux, qui s’organisaient depuis des années ont su dénoncer efficacement le « déficit démocratique » du processus adopté pour sa construction : l’absence d’appel d’offres pour certains choix décisifs ; des normes « à des années-lumière des critères européens », selon Guido Signorino comme, professeur d’Économie appliquée à l’Université de Messine. Un point de vue que l’intéressé a étayé et documenté le 17 Septembre à Rome devant des officiels. Cet exposé aura très certainement convaincu la Cour des comptes, à en juger par la décision prise dix jours plus tard.
La liste des critiques est longue : l’absence d’approbation, pourtant indispensable, du Conseil supérieur des Travaux publics, la construction dans une zone interdite d’un important pilier du pont sur le territoire calabrais, mais aussi la hauteur du Pont, qui semble avoir été calculée dans des conditions invraisemblables, et une construction envisagée sous une température moyenne de 20 degrés, dans une région où le thermomètre affiche facilement le double. Les concepteurs du projet semblent également compter sur une absence totale de vent, alors que ce détroit est réputé pour ses tempêtes houleuses qui aboutissent pratiquement chaque année à des fermetures épisodiques à la navigation.
Mais l’argument de choix qui a convaincu les représentants de la Cour des comptes est le non-respect des normes européennes pourtant votées et adoptées par tous les États membres de l’UE. Pour ne citer qu’un exemple, il était prévu de préférer la circulation des véhicules sur roues à celle des trains, contrairement aux recommandations européennes. Enfin, le coût du transit des voitures qui risque de dépasser les 15 € par véhicule, contre 3,5 € actuellement grâce aux moyens de déplacement maritimes. En un mot, l’Italie s’apprêtait à bâtir le premier pont antieuropéen de l’histoire du continent. Raté…



