Je me souviens de Robert Badinter

par Bernard Attali |  publié le 08/10/2025

Toute sa vie, celui qui entrera au Panthéon le 9 octobre s’est dressé contre la haine. Et a défendu la dignité humaine.

Préparatifs de la panthéonisation, hommage national à l'ancien garde des Sceaux Robert Badinter à Paris le 4 octobre 2025. (Photo : Carine Schmitt / Hans Lucas via AFP)

Lorsque Robert Badinter consacrait un moment au jeune magistrat que j’étais alors c’était… dans une pâtisserie, en face de son bureau. J’adorais. Au fil des années, les rendez-vous furent moins informels mais toujours très amicaux. Un jour, Place Vendôme, il me fit voir avec fierté le coffre où se trouve les Sceaux dont il avait la garde. Il m’expliqua pourquoi jamais il n’accepterait la moindre décoration. Et j’ai perçu que derrière le grand juriste, le grand ministre, il y avait une conscience en alerte.

Un matin de juillet 92, face au monument à la mémoire de la rafle du Vel d’Hiv j’ai retrouvé cette émotion à fleur de peau. Devant un public d’excités sifflant le Président de la République, il imposa le silence à la foule en lançant : « vous me faites honte ! »

L’atmosphère était électrique. Certains portaient le poids des rancunes, d’autres voulaient juste humilier François Mitterrand et l’air vibrait d’un grondement sourd : cris étouffés, murmures de colère, reproches lancés en vrac contre l’antisémitisme, contre l’oubli, contre l’injustice du monde. Alors, ce n’était pas prévu, Robert Badinter s’avança. À presque quatre-vingts ans, il avait encore la prestance d’un avocat entrant dans l’arène. Mais ce jour-là, il n’était ni l’orateur brillant, ni le ministre, ni le sénateur respecté. C’était d’abord l’enfant de 1942. Et qui en appelait à la décence. Sa voix était portée par une gravité que nul ne pouvait contester.

« Ici, le 16 juillet 1942, l’État français a livré ses propres enfants à la barbarie nazie. Ici, des milliers de femmes et d’enfants furent arrachés à leur foyer, conduits à la mort. Je le dis devant vous, devant l’histoire : ce crime fut commis non par l’Allemagne seule, mais par des autorités françaises, au nom de la France
Des cris montèrent, contradictoires, haineux. Mais Badinter haussa le ton.

« Mon père, Simon Badinter, fut arrêté lors de ces rafles. Déporté à Sobibor, il n’en revint pas. J’ai grandi dans cette absence, dans cette blessure. Et pourtant je vous le dis : nous ne sommes pas ici pour cultiver la haine. Nous sommes ici pour rappeler que la République, lorsqu’elle abdique ses valeurs, devient un instrument de mort. » Le silence s’installa. Même ceux qui protestaient se turent, happés par la force de sa parole.

« J’ai consacré ma vie à un combat : celui de la dignité humaine. Quand j’ai demandé l’abolition de la peine de mort, je n’ai pas pensé seulement aux condamnés. J’ai pensé à la France, à ce qu’elle devait être. Une nation qui ne tue pas. Une nation qui ne cède pas à la vengeance. Une nation qui sait que la justice ne se confond jamais avec le crime. »

« Honte à ceux qui voudraient, aujourd’hui encore, réhabiliter la mort comme solution. Honte à ceux qui, dans le confort des démocraties, réclament la barbarie par lassitude ou par peur. La mémoire du Vel d’Hiv nous dit exactement le contraire : céder à la haine, c’est préparer de nouveaux désastres
La foule n’était plus la même. Certains baissaient les yeux, d’autres laissaient couler des larmes. Badinter venait de transformer la mémoire en exigence. Il conclut d’une voix plus douce, presque intime :

« Mon père, comme tant d’autres, ne repose dans aucune tombe. Sa sépulture est ici, dans notre mémoire. Tant que nous viendrons au Vel d’Hiv, tant que nous prononcerons leur nom, alors ils ne seront pas morts pour rien. Mais souvenez-vous : la seule fidélité digne d’eux, c’est de faire de la République une patrie de justice et d’humanité. Rien d’autre. »

Quand on relit aujourd’hui sans passion ce discours improvisé, comment ne pas remarquer ce qui est passé inaperçu ? Ce jour-là Robert Badinter a amorcé avec cran le revirement affiché plus tard par la République lorsqu’en juillet 99 fut enfin reconnue la responsabilité de l’État Français dans la tragédie.

En septembre 1981, la gauche arrivée au pouvoir, François Mitterrand, avait confié à Robert Badinter le ministère de la Justice. Devant lui se dressait une épreuve décisive : convaincre l’Assemblée nationale de voter l’abolition de la peine de mort, promesse faite par le candidat à la présidence, contre la majorité de l’opinion publique. Le 17 septembre, il monta à la tribune. Les députés bruissaient, beaucoup étaient hostiles. Badinter posa ses mains sur le pupitre, et d’une voix claire, lança : « Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue. »

Il parla des erreurs judiciaires irréparables, de l’inhumanité des exécutions, de la dignité que la République devait à tous, même aux pires criminels. Ce fut une plaidoirie autant qu’un acte de foi. Trois semaines plus tard, le 9 octobre 1981, la loi abolissant la peine de mort fut promulguée. La France basculait du côté de la vie.

Robert Badinter fut l’homme de plusieurs combats. C’est lui qui supprima les tribunaux militaires, la Cour de Sureté de l’État, qui dépénalisa l’homosexualité. C’est lui qui, on l’a oublié, a voulu encadrer le chef d’inculpation pour « associations de malfaiteurs », à ses yeux attentatoire aux libertés. Aujourd’hui, alors que le débat est encore ouvert sur ce point, il est intéressant de noter qu’à ses yeux une « infraction préventive » devait être uniquement réservée à la grande criminalité ou au terrorisme. Ce faisant il corrigeait une loi d’avril 1941, c’est-à-dire une loi de Vichy !

Mais sa défense du droit des hommes était sans angélisme. Les bourreaux, en effet, cessent rarement leur danse macabre. Depuis le début de ce siècle le nombre d’exécutions ne cesse de progresser dans le monde ! En Chine, en Iran, en Arabie Saoudite, en Russie on exécute des hommes par centaines, parfois pour un simple mot de dissidence. Aux États-Unis, les injections létales se succèdent et on sacralise ceux qui, comme Charlie Kirk, les applaudissent voire en redemande. Même en Europe, où l’abolition semblait acquise, des voix démagogiques évoquent son retour, surfant sur les peurs et la bêtise populiste.

C’est pourquoi, aujourd’hui encore, il est indispensable de garder en mémoire l’avertissement de Robert Badinter : « céder à la haine c’est préparer de nouveaux désastres ».

Bernard Attali

Editorialiste