Jean-Michel Aphatie : « Hanouna suit les préceptes de Donald Trump »

par Valérie Lecasble |  publié le 26/09/2025

Dans son dernier livre (*), le célèbre chroniqueur au « Quotidien », décortique les ressorts du succès de Cyril Hanouna et analyse les valeurs et comportements de celui qui est devenu influenceur politique, avec en ligne de mire une candidature à l’élection présidentielle.
Il analyse aussi le débat entre CNews et le service public.

Jean-Michel Aphatie, le 25 novembre 2019. (Photo de Pascal Le Segretain/Getty Images via AFP) et couverture du livre "T'es une merde frère" Signé Hanouna - Enquête sur celui qui a créé la Trump télé française (© Robert Laffont)

Pourquoi un livre sur Cyril Hanouna ?

J’ai voulu écrire ce livre parce que Cyril Hanouna représente ce que les démocraties produisent aujourd’hui : le populisme. J’ai considéré que sa tentative de transférer sa popularité sur la scène politique, en ayant la volonté d’être candidat à l’élection présidentielle devait être regardée.
Pourquoi cette tentation qui est la sienne, avec quelles valeurs, et quels comportements, ? Qui lui a permis d’acquérir cette autorité de devenir un influenceur de la politique ? Cette enquête m’a conduit à développer ce que j’appelle le concept des complices de Cyril Hanouna.

De quelles valeurs s’agit-il ?

Cyril Hanouna a la particularité d’humilier, d’insulter et de menacer. Il a mis cette méthode au service d’un discours national, nationaliste, d’une droite la plus à droite de l’échiquier politique. Il a en cela suivi les préceptes de Donald Trump, qui a toujours fait de l’humiliation une image forte dans ses émissions de télévision. Pour lui, la démocratie, c’est la faiblesse. Mais en France, on ne procède pas de cette façon-là, on ne profère pas des menaces. Personne n’insulte à la télévision. Lui menace beaucoup de gens qui ont peur de lui. C’est cela le populisme !
Il y a des complices. Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, participe à son plateau à un moment où Cyril Hanouna tient des propos populistes dans des affaires précises. Ce jour-là, que fait Darmanin de l’autorité de sa fonction ?
Quant à Ségolène Royal, personnalité politique reconnue, elle a accepté d’être salariée de Cyril Hanouna. Ceci, alors même qu’il a insulté la maire de Paris, Anne Hidalgo et le député LFI Louis Boyard. Aller sur le plateau de Cyril Hanouna c’est une chose, accepter d’être salariée, de recevoir de l’argent de lui, c’est un problème. Quel signal envoie Ségolène Royal en acceptant d’être payée ? Comme quoi, il y a des personnes pour qui être devant les caméras de télévision est plus fort que tout le reste.
Si nous laissons passer tout cela, nous allons tout droit vers le populisme.

En quoi Cyril Hanouna est-il semblable à Donald Trump ?

Tout comme Donald Trump, Cyril Hanouna utilise le ressort de l’humiliation, ils ont cela en commun. C’est le procédé qu’utilisait Trump dans son émission « The Apprentice », quand il virait les chefs d’entreprise en leur lançant : « vous êtes minables ».
Avec Cyril Hanouna, il y a eu des scènes d’humiliation. Je suis frappé par la manière dont il dispose du corps des gens, il se permet tout. Or, sur un plateau, on ne peut pas toucher les gens.

Par exemple ?

Je pense au jour où Fabien Roussel était venu sur le plateau de Cyril Hanouna, à dix jours de l’élection présidentielle de 2022. Arrive une discussion à propos d’Éric Zemmour. L’une des chroniqueuses de Cyril Hanouna attaque Éric Zemmour en le traitant de facho. Cyril Hanouna sort de ses gonds et l’agresse en criant qu’elle dit n’importe quoi, qu’elle n’a aucune idée de comment les Français vivent et que de toute façon, plus personne ne veut travailler avec elle. Fabien Roussel détourne la tête, gêné mais il ne dit rien. Plus tard, il avouera qu’il était mal à l’aise et n’a pas su comment réagir. C’est avec ce type de scènes d’humiliation que Cyril Hanouna s’est fabriqué un personnage autoritaire et violent.
Et il veut importer cette attitude sur la scène publique à la prochaine présidentielle ? C’est du populisme. C’est inacceptable.

Mais il récolte de l’audience…

Les gens peuvent regarder des scènes épouvantables ! Le succès n’est pas un argument. C’est celui qu’a employé Vincent Bolloré lors de sa comparution devant les députés. Mais
Edouard Drumont, journaliste-écrivain, figure de l’antisémitisme en France à la fin du XIXème siècle, a vendu deux millions d’exemplaires de son affreux pamphlet sur La France juive. Le succès ne justifie pas tout.
La démocratie nécessite que ses valeurs soient respectées. Ce qui interdit l’humiliation. En démocratie, on ne s’insulte pas, on discute.

Étiez-vous favorable à l’interdiction de C8 ?

L’Arcom, l’instance de régulation des médias audiovisuels, a mis la chaîne C8 dix-huit fois en garde, huit fois en demeure et lui a délivré douze sanctions pécuniaires pour un montant de 7,6 millions d’euros. L’objet de ces sanctions est, en vrac : de la fausse information, de la publicité clandestine, le dénigrement d’un candidat, la présentation de personnes handicapées comme des toxicomanes, la déstabilisation de Loana « en profonde détresse », un baiser forcé et des attouchements envers une chroniqueuse, l’insulte contre la fille de Johnny et Laeticia Halliday, la diffusion d’une théorie du complot sur l’adrénochrome, l’invitation de faux policiers de la BRAV-M, la non dissimulation de marque sur les vêtements, l’insulte à Anne Hidalgo, et à Louis Boyard, la main d’une chroniqueuse non consentante sur le sexe de Cyril Hanouna…
Il s’agit au total d’une quarantaine de non-respects de la loi et du cahier des charges de C8, qui a par ailleurs perdu 700 millions d’euros en dix ans. Ces manquements sont largement suffisants pour que l’Arcom ne lui renouvelle pas son droit d’émettre.
L’extrême-droite a pris la défense de Cyril Hanouna mais à tort : tout cela n’a rien à voir avec la liberté d’expression. Le renouvellement des fréquences n’est pas un acquis pour la vie.

Et pourtant, W9 l’a embauché…

David Larramendy, le patron de M6 qui contrôle W9, a accordé deux interviews pour justifier l’embauche de Cyril Hanouna. Lors d’une réunion en sa présence et celle de Stéphane Courbit, il lui a pourtant signifié qu’il avait commis des outrances inacceptables lors de ses émissions. Alors pourquoi l’a-t-il embauché ? Cela n’a pas de sens.
Dans ces deux interviews, David Larramendy assure aussi que Cyril Hanouna n’interviendra ni sur M6 ni sur RTL, seulement sur les antennes de seconde zone que sont W9 et Fun Radio. C’est une manière curieuse de reconnaître que Cyril Hanouna est infréquentable.
Il ne répond pas à la question : qu’a dit Cyril Hanouna d’inacceptable sur C8 ? Certes, l’audience de la case de son émission sur W9 a été multipliée par 4 ou 5 et Cyril Hanouna a retrouvé son public de C8. C’est un simple transfert mais sur une chaîne sans visibilité. Ce n’est pas la liberté d’expression qu’on assassine.

Et CNews ?

Si C8 a toujours été problématique, il n’a jamais été question d’interdire CNews. Certes, CNews a eu, comme tous les media, des condamnations à l’Arcom. La télévision est une matière vivante qui peut engendrer des alertes à l’Arcom. Mais CNews n’insulte pas, ne menace pas. Ce n’est pas une petite différence.
CNews peut surfer sur le populisme mais la chaîne a le respect de l’individu et ne développe pas la violence.

Entre CNews et France Télévisions, c’est la guerre ?

CNews est une chaîne qui favorise l’extrême-droite parce que dès qu’il y a un fait divers avec Mohammed ça leur fait trois jours d’antenne. Cet amalgame typique de l’extrême droite, CNews le reproduit fidèlement. Et cela fait des mois que l’extrême-droite pilonne le service public.
Pour autant, la patronne de France Télévisions doit-elle dire les choses comme cela ? Est-ce la meilleure façon de répondre aux attaques ? A son poste, elle doit rester la plus neutre possible, en dehors des polémiques.
Car la demande de privatisation du service public est problématique. Le service public est culturellement important, c’est une richesse, avec France Culture, France Musique, Arte, l’INA qui font partie du patrimoine culturel français. Il serait stupide de privatiser ces joyaux. De plus, cela mettrait de nouveaux venus à la recherche de publicité, ce qui ferait s’écrouler les autres, déjà déficitaires.
Le couple d’éditorialistes Patrick Cohen-Thomas Legrand dérange, il faudrait fonc privatiser les télévisions et les radios publiques ? Ce débat est médiocre. Quelle que soit la tendance politique des journalistes du service public, on ne peut pas dire qu’ils aient empêché l’ascension du Rassemblement National ni, a contrario, aidé la social-démocratie.

CNews contribue à la montée du RN ?

Les médias ont peu de pouvoir : ils récupèrent les situations mais ne les provoquent pas. L’opinion se fabrique de manière autonome, ce ne sont pas les médiaé qui la fabriquent. Le RN est qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle depuis 2002, preuve que CNews ne crée pas l’extrême-droite mais rencontre seulement son audience.
Quant à l’affaire Cohen-Legrand, elle est complexe car les journalistes se sont habitués à utiliser des micros cachés et des images volées. Ils l’acceptent pour des émissions comme Envoyé Spécial. Difficile de reprocher la même chose à un journal comme l’Incorrect. Dans la vidéo, on a l’impression que les deux journalistes ne sont pas à distance et entretiennent une forme de complicité avec les politiques. Il n’est pas étonnant que les media du groupe Bolloré s’en soient emparée pour alimenter leur campagne contre le service public.

Dans ce débat, qui a raison ?

Personne. Concernant le service public, le débat est ancien, il existe dans tous les pays. On a toujours parlé de l’engagement, du militantisme déguisé des chaînes publiques. C’est naturel car les gouvernements nomment des gens à eux et il y en a toujours d’autres qui sont mécontents, de gauche comme de droite. On ne peut pas éteindre les critiques. Pour autant, il serait stupide de privatiser le service public de l’audiovisuel. N’ajoutons pas la bêtise à la difficulté !
Quant à CNews, la chaîne fait partie du débat démocratique. Elle a assez d’habileté et de talent pour fabriquer une grille d’information qui fonctionne. Elle a par exemple su recycler Philippe de Villiers, ce qui n’est pas rien quand il raconte pendant dix minutes comment Blandine a sauvé Paris des barbares en appelant à la résistance contre l’invasion des Huns. C’est inaudible et contraire à tout ce que l’on enseigne à la télévision. Pourtant, de 800 000 à 1 million de personnes le regardent. Lire les livres de Philippe de Villiers, est un effort, l’écouter est un calvaire et pourtant ça marche !

Propos recueillis par Valérie Lecasble

(*) Jean-Michel Aphatie, T’es une merde, frère, signé Hanouna, Robert Laffont, 21 euros.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique