Jean-Paul Paloméros : « Poutine ne va pas s’arrêter »
L’ex-commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN à Norfolk (SACT) et ex-Chef d’État-major de l’armée de l’air, s’inquiète de dérapages consécutifs à la guerre hybride menée par les Russes en Europe, illustrée par les survols intempestifs de drones.
Sommes-nous en guerre ?
Nous sommes dans une confrontation permanente entre deux acteurs principaux, la Chine et les États-Unis, troublée par la Russie qui a lancé une attaque frontale contre un pays voisin, l’Ukraine. Dans ce cadre, la zone grise qui sépare la paix et la guerre est permanente et donne lieu à des actions qui s’apparentent à la guerre. Le Kremlin est passé maître dans ces stratégies hybrides. Ainsi, à tout moment, dans le climat de défiance voire d’anxiété qui s’est installé en Europe, la situation peut déraper. N’importe quel incident peut allumer la mèche.
Pourquoi évoquer l’opposition entre la Chine et les États-Unis, à propos de la Russie ?
La Chine a pris fait et cause pour la Russie dans son effort de guerre. Sans le soutien de la Chine, la Russie ne serait pas aussi agressive. On a beaucoup parlé de l’Iran et il est exact que le soutien des drones iraniens a été très précieux pour les Russes. Mais l’aide de l’Iran ne suffirait pas à la Russie pour la fabrication de drones à l’échelle industrielle. Il faut y ajouter la contribution en nature – forces armées sur le terrain et munitions – de la Corée du Nord et les composants électroniques et satellites chinois qui fournissent de l’information stratégique aux russes.
De même, les États-Unis de Donald Trump ne s’intéresseraient pas autant au conflit entre la Russie et l’Ukraine si n’y était associé un affrontement avec les Chinois, les Coréens et les Iraniens. L’Ukraine est au cœur d’une guerre totale dont les actions visent entre autres à la déstabilisation de l’Europe.
Pourtant l’Ukraine résiste…
La Chine tient Poutine en laisse et ne veut pas s’engager elle-même dans une guerre. Il faut rappeler qu’en Afghanistan, la Chine a exploité sans états d’âme les ressources naturelles du pays en s’alliant aux différents pouvoirs en place sans jamais y mettre un soldat.
Aujourd’hui, son objectif est d’alimenter à distance le conflit ukrainien qui affaiblit l’Occident et les États-Unis.
Nous assistons depuis près de quatre ans à une résistance exceptionnelle de l’Ukraine qui est soutenue depuis le début de la guerre par les Européens. Mais Zelensky a du mal à trouver ses contingents de soldats, tout comme l’armée russe qui n’arrive pas à percer le front de manière significative, même si depuis le début de la guerre, elle a avancé en « grignotant » du terrain, mètre après mètre, au prix de pertes humains considérables.
Et Donald Trump ?
Donald Trump semble bien embarrassé par ce conflit qu’il pensait plus simple à gérer en quelques jours ! Il est à présent obligé d’admettre qu’il se fait rouler dans la farine par Vladimir Poutine. La conception du monde de Trump est chamboulée maintenant qu’il comprend que la Chine tire les ficelles. Or, la Chine demeure aux yeux des Américains, plus que jamais, le grand Satan.
Trump voulait jouer sur les deux tableaux en détachant la Russie de la Chine. Il sait désormais que cela n’adviendra pas. La Russie devient dès lors un adversaire stratégique des États-Unis.
Dans l’esprit de Trump, tout est lié : la compétition qui tourne à la confrontation est globale et en premier lieu commerciale. Or, pour la Chine, il est inenvisageable d’accepter l’agression économique que constitue l’imposition unilatérale des droits de douane par les États-Unis. Elle ne lâchera pas et utilisera tous les leviers qui sont en sa possession, et ils sont nombreux, pour faire plier Donald Trump. Sur le plan militaire, les chefs américains ne sont pas très à l’aise face à la valse-hésitation de leur commandant en chef vis-à-vis de l’Ukraine.
Sommes-nous certains que les drones qui ont survolé des pays européens sont russes ?
D’où viendraient-ils sinon ? Nous pouvons dire que oui, à 90 %.
Les russes ne maîtrisaient pas les drones il y a encore dix ans comme ils les maitrisent aujourd’hui. Ils disposent d’une vraie industrie et se sont enhardis. En cela, ils ont copié les Ukrainiens qui ont réussi incroyablement dans ce domaine, ce qui permet à leur guerre contre le pétrole russe d’être efficace. Cela a donné des idées à Poutine. Il a mis les bouchées doubles avec le soutien de l’Iran et de la Chine qui fournit à la Russie les composants électroniques nécessaires.
Cette maîtrise nouvelle des drones permet à la Russie de mener une guerre hybride avec des outils hybrides. Ainsi, la Russie peut-elle tester les pays de l’OTAN. La Russie a une aptitude à créer une tension permanente qui pourrait détourner les Européens de leur soutien à l’Ukraine. Son objectif est d’approcher des lieux qui présentent les failles. Il y en a forcément dans un espace aussi grand que celui de l’OTAN qui compte aujourd’hui 32 membres. On le voit au Danemark où cela trouble la classe politique, et donne de la crédibilité à ses menaces vis-à-vis de l’Europe où se crée un sentiment d’anxiété. La défense aérienne de l’OTAN dépend aussi des investissements de chacun et de la capacité des pays à financer leur souveraineté.
On utilise toujours cette expression de guerre hybride. Que recouvre-t-elle ?
La guerre hybride, on l’évoquait déjà en 2014 avec les ministres de la Défense de l’OTAN. Cela signifie qu’en combinant un certain nombre de facteurs, on crée une instabilité dans des zones grises de tension sans pour autant que cela soit identifié comme un conflit armé. Il s’agit de faire perdre confiance à l’adversaire, de l’affaiblir, sans franchir le seuil du conflit ouvert. Le général Gerassimov, chef d’État-major des forces armées russes depuis 2012, a théorisé cette stratégie depuis de nombreuse années. Quand la Russie est sortie de la guerre froide, elle a décidé de donner la priorité à sa puissance nucléaire en la modernisant. Elle s’est aussi donné les moyens de projeter des forces comme en Syrie, et de s’appuyer de plus en plus sur les guerres hybrides. Elle a mené la déstabilisation grâce à des actions d’influence. C’est de là qu’est née la force de projection Wagner qui a permis au Kremlin d’intervenir sans être officiellement impliqué. Cela a fonctionné en Afrique à notre détriment.
Ce qui est nouveau, c’est que la guerre hybride se livre désormais dans tous les domaines, y compris dans l’espace exo-atmosphérique et bien entendu dans le cyberespace.
Quelle est la logique des attaques de drones russes ?
On essaie de donner du sens à quelque chose qui n’en a pas forcément. Je ne suis pas sûr qu’il y ait une grande stratégie derrière tout cela, si ce n’est le chaos et la déstabilisation, en particulier autour de la mer Baltique, au Nord de l’OTAN. La Russie veut conserver son accès à Kaliningrad, un exclave russe situé entre la Lituanie et la Pologne, à 300 km de son territoire, et garantir que sa flotte puisse continuer à opérer. Le Nord est aussi stratégique en raison de la récente adhésion de la Suède et du Danemark à l’OTAN que les russes ont très mal prise.
Enfin, entre l’espace aérien finlandais et estonien, il n’y a pas beaucoup de marge avant de se retrouver dans l’espace estonien. Ainsi de la trajectoire des Mig 31 qui disait-on, ont « coupé le fromage » au nord de l’espace aérien estonien, sans qu’il y ait d’intention hostile. Dans ces conditions, il faut se garder des excès et conserver son sang-froid car chacun peut commettre des erreurs dont les conséquences sont incalculables. C’est pourquoi, il ne faut pas abattre un avion qui n’aurait pas démontré d’intention hostile. Mais il faut dans le même temps que les Russes appliquent des mesures de désescalade et imposent à leur aviateurs l’utilisation de transpondeurs pour les identifier et éviter ainsi toute confusion.
La nature de la guerre a donc changé ?
L’Ukraine est une démonstration de ce que disait le secrétaire d’État à la défense Donald Rumsfeld en 2002 lorsqu’il évoquait une « révolution dans les affaires militaires ».
Dès lors, comment prévoir l’avenir ? L’Otan fonctionne certes, mais comment l’adapter à la nouvelle donne ? Cela dépend de la volonté de chaque pays, et des cibles capacitaires attribuées par les commandants de l’OTAN. Nous n’avons pas été assez vigilants sur l’efficience de notre système de défense face aux nouvelles menaces et au besoin existentiel d’une résilience partagée. Faut-il souligner l’impact durable des dividendes de la paix pour nos systèmes de défense européens ? Les États-Unis n’ont jamais amoindri leur effort de défense. Et on ne s’est pas rendus compte qu’on allait faire la guerre autrement. J’ai été un apôtre des drones et des défenses anti-missiles dès 2002. Mais on n’a pas eu à l’époque l’énergie nécessaire pour lancer les programmes qui nous auraient garantis d’être au rendez- vous de l’histoire.
L’inventivité et l’innovation doivent donner plus d’efficience à notre système de défense. Ainsi L’Ukraine utilise l’Intelligence Artificielle de manière opérationnelle, ce qui leur permet de développer à coûts maitrisés des armements efficients, à l’image de leurs drones.
Et maintenant ?
La Russie va être difficile à calmer. Poutine ne va pas s’arrêter. Surtout si ses amis continuent à l’aider, et ils n’ont pas intérêt à ce que la Russie lâche. Les tensions peuvent dégénérer en conflits, surtout à Taiwan. Pour l’Ukraine, personne ne voit de sortie de crise. Il y a eu beaucoup de pertes ukrainiennes, peut être autant que des russes : plus d’une centaine de milliers de morts et d’hommes et de femmes en « incapacité ». La Russie et l’Ukraine ont toutes les deux le même problème : elles hésitent à lancer des mobilisations générales, ainsi Zelensky, pris entre deux feux, a récemment décidé de protéger les jeunes de 22 ans à 25 ans.
Les Chinois ne viendront pas en renfort des russes mais les Coréens si bien sûr. Les russes deviennent les obligés de la Corée du Nord qui peut poursuivre sa militarisation et son effort d’équipement, tout comme l’Iran. L’impact stratégique de ces nouvelles alliances est très lourd. Avant, personne n’avait aucun intérêt à ce que l’Iran devienne une puissance nucléaire, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Quant à la Corée du Nord, elle l’est déjà. Le nouvel axe stratégique s’est constitué.
On est dans une guerre sans fin ?
Dans cette période d’instabilité, il faut être fort et crédible. Préparer la guerre pour préserver la paix. La coalition de volontaires en soutien à l’Ukraine est la meilleure initiative possible. Elle donne un espoir. Il y a des pays qui ont de l’argent pour investir comme la Norvège. L’Allemagne va se réarmer car elle a compris que l’ère de l’industrie classique est dépassée, et que la Défense y tient un rôle central. Aux États-Unis, au sein des quelques 1000 milliards de dollars investis chaque année par le département de la Guerre (DOW), l’innovation et la technologie tiennent une place éminente qui bénéficie à l’industrie américaine et aux grandes entreprises du numérique et de l’Espace.
En Europe, l’Allemagne va investir dans l’espace, les chars de combat, les drones, l’intelligence artificielle. Du coup, le problème de la France demeure l’attachement viscéral des Allemands aux États-Unis. Quant au SCAF, qui devait être un système européen complet interconnecté (avions, drones, satellites, communications), il semble être sorti du rail vers un avion de combat faute d’une volonté et d’une stratégie de coopération qui préserve les savoir-faire de chacun.
Cependant, la véritable révolution numérique est devant nous, la combinaison de percées technologiques sur les micro-processeurs et plus vite qu’on ne le pense, sur le quantique, ouvre des voies où l’intelligence artificielle sous toutes ses formes s’imposera comme une évidence.
Pour les Européens et pour leur Défense, l’avenir reste à construire. Ne laissons pas passer le train du futur et ses opportunités, Dans ce sens, il nous faut trouver le juste équilibre entre quantité et qualité, entre la masse et l’efficience unitaire, entre l’automatisation et l’engagement humain. L’Europe possède tous les talents pour résoudre cette équation complexe, il n’est plus temps d’hésiter, il faut oser l’avenir au risque de le manquer.
Propos recueillis par Valérie Lecasble



