Jérôme Guedj : notre plan de bataille pour le budget
Le député socialiste de l’Essonne qui pilote la négociation sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) trouve le budget mauvais et rempli de mesures irritantes. Il réclame que la copie de départ soit réécrite, avec moins d’économies et davantage de recettes, justement réparties entre les particuliers, les détenteurs de patrimoine et les entreprises.
Vous avez remporté une victoire à la Pyrrhus…
Je trouve fascinant qu’au moment où l’on obtient la première avancée significative avec la suspension de la réforme des retraites, les fines bouches affirment qu’elle n’adviendra pas. C’est la posture de ceux qui ne veulent pas de la méthode du compromis. Contester le principe même de cette victoire comme le fait LFI nous ramène à un débat vieux comme la gauche : celui du compromis au service des avancées versus le grand soir. Bien sûr, et j’ai fait la campagne en 2024 sur cet engagement, nous aurions abrogé la réforme, comme le réclame le reste de la gauche, si nous avions eu une majorité mais nous n’en avons pas. Alors, on fait quoi ?
Le Parti socialiste a adopté une position politique exigeante, une position de force pour obliger Sébastien Lecornu à emprunter le chemin de la suspension. Maintenant, on va le juger aux actes. Les partenaires sociaux, la CFDT et même la CGT, reconnaissent qu’il s’agit d’une victoire pour les travailleurs. Eux, savent ce qu’est un compromis.
Certains pensent que la suspension ne sera pas appliquée…
Tout se fracasse sur l’agenda. Celui de l’exercice des responsabilités par ceux qui, comme nous, acceptent la réalité de l’absence de majorité. Celui de l’impasse et du chaos par ceux qui, comme LFI, sont dans le déni et entretiennent l’illusion d’une présidentielle anticipée. Je respecte leur point de vue mais nous sommes convaincus, au Parti socialiste, que cela ne réglerait pas la tripartition et nous entraînerait vers une victoire du Rassemblement National.
C’est d’ailleurs une différence qui traverse la gauche : certains croient la dissolution inéluctable et préfèrent avoir le RN tout de suite puisqu’on l’aura de toute façon. Je refuse personnellement ce jeu d’apprentis sorciers.
Croyez-vous à la sincérité de Sébastien Lecornu ?
Au nom de la stabilité, il a fait une concession majeure. A 15 h 35, lors de son discours de politique générale, lorsqu’il annonce la suspension de la réforme des retraites, il sait qu’en conséquence, il rouvre le débat sur les retraites dont il renvoie l’issue démocratique à la présidentielle de 2027. Il avait déjà dit sur France 2 que la réforme des retraites ne sera plus en 2027 celle de 2023. Il renonce à la réforme Borne et demande aux partenaires sociaux d’éclairer le débat. C’est une victoire majeure.
La question sociale, avec les retraites et le travail, sera au cœur de la prochaine présidentielle, et je m’en félicite. Ceux qui acceptent une réforme plus dure voteront à droite ; ceux qui voudront une réforme plus juste voteront à gauche. Nous avons pour l’instant fabriqué ce compromis en mettant la méthode et le calendrier sur la table. Là est l’avancée obtenue par le Parti socialiste plutôt que de rester impuissant, comme l’est Jean-Luc Mélenchon.
Vous avez dû tordre le bras du Premier ministre ?
Sébastien Lecornu est sensible au rapport de forces. Au début de la négociation, il a résisté mais nous avons, nous les socialistes, maintenu la fermeté.
Cela démarre avec l’initiative prise par les socialistes à Blois, où nous mettons sur la table une fiscalité plus juste sur les patrimoines (taxe Zucman) et la suspension de la réforme des retraites. Deux propositions qui ont occupé tout le débat public, attestant de la centralité du PS. Au départ, Sébastien Lecornu est réticent, et affirme que la suspension n’est pas possible, invoquant la réaction des marchés financiers et le coût politique pour le macronisme, pour lequel cette réforme est identitaire. Après le pataquès avec Bruno Retailleau, il comprend qu’il faut lâcher du lest. Au début, il pense uniquement à l’âge légal et non à l’accélération du calendrier des annuités de la réforme Touraine. Mais à la fin, il est amené à donner le point aux socialistes. Nous, on prend la victoire. Ce que LFI et les autres ne supportent pas.
Avez-vous durablement évité la dissolution ?
Cela ne peut durer jusqu’en 2027 que si Sébastien Lecornu respecte la lettre et l’esprit de son discours de politique générale. La suspension de la réforme des retraites est une condition nécessaire mais pas suffisante. Il a renoncé au recours au 49-3 sur les deux budgets, PLF et PLFSS, il devra jouer le jeu du compromis parlementaire, ne pas être dans la posture du jusqu’au boutisme. Ni personne. Selon nous, les deux budgets sont mauvais, remplis de mesures irritantes. Donc, il s’agit d’une copie de départ et la manière dont elle va être réécrite sera déterminante.
Lecornu est confronté au risque du manque de loyauté de son socle commun. C’est pourtant de ce socle de 210 députés qu’il tire sa légitimité : il prétend les contrôler et il prend des engagements en leur nom. Il doit s’assurer de la cohérence et de la capacité d’exécuter ce qu’il a décidé. Si son camp s’oppose à la suspension de la réforme des retraites, il s’expose à la censure.
Certains du socle commun sont vent debout contre la suspension…
Un compromis est coûteux, sinon ce n’est pas un bon compromis. Nous aussi aurons des éléments qui ne nous conviendront pas dans le budget. La posture la plus risquée est la nôtre. La majorité des Français nous en sont gré même si les plus intransigeants nous inondent de mails pour nous le reprocher.
Allez-vous rester tout seuls à gauche ?
Je ne vois pas ceux qui ont mené la bataille contre la réforme des retraites voter contre sa suspension. Dans tout débat parlementaire, il y a ce que l’on appelle l’amendement de repli, celui dans lequel on atténue les effets de la mesure que l’on réclame. Il faut considérer que la suspension est un amendement de repli par rapport à l’abrogation de la réforme, et prendre le point. Si certains à gauche rendent impossible la suspension, ils en seront responsables.
Et n’oublions pas le RN qui est censé être opposé à cette réforme des retraites et qui sera confronté à ses contradictions. La preuve du pudding, c’est qu’on le mange.
Préférez-vous un amendement ou une loi spéciale ?
Le vecteur juridique est l’affaire du gouvernement : amendement, loi spéciale ou rectification du texte initial, peu importe. L’essentiel est que Sébastien Lecornu a une obligation de résultat, il doit obtenir la suspension.
Mais l’obtention de la suspension ne vaut pas validation du PLFSS où les mesures qui font supporter aux assurés et aux patients l’effort financier du redressement sont inacceptables. Je pense à l’année blanche qui gèle les prestations, au doublement des franchises médicales, à la fiscalisation des indemnités journalières des malades de longue durée, à la hausse de facto de la CSG sur les revenus des chômeurs et des retraités, et aux mesures qui pénalisent les territoires ultra-marins.
Par ailleurs, l’augmentation des moyens prévue pour les hôpitaux et les cliniques via l’Ondam est faible, de seulement 1,6 %. Ce n’est pas une bonne façon de fêter les 80 ans de la Sécurité sociale !
Donc vous refusez toute économie ?
Les économies de près de 3 milliards générées par des mesures coercitives pour assurer la pertinence des soins ne nous posent aucun problème. Elles sont issues du rapport Charges et produits de la CNAM en juillet 2025 dont nous avions validé et repris les mesures dans nos propositions à Blois. Il s’agit d’optimiser les parcours de soin, d’obliger à alimenter les dossiers médicaux, de mieux encadrer les dépenses pharmaceutiques, de combattre la rente de certains radiologues et laboratoires qui dégagent des taux de rentabilité anormaux, en baissant leurs tarifs de remboursement par la Sécurité sociale.
Notre philosophie est que nous sommes prêts à accepter des économies, à condition qu’elles ne touchent pas les assurés sociaux.
Mais le compte de 7 à 8 milliards d’économies n’y est pas…
La Sécurité sociale n’affronte pas une explosion de ses dépenses mais l’insuffisance de ses recettes. De nombreuses niches sociales existent, des compléments de salaires qui ne sont pas soumis à cotisation et que la Cour des comptes a évalué à 85 milliards d’euros. Le gouvernement a retenu les tickets restaurants et les chèques vacances qui ne sont pas les bonnes cibles car les employeurs, pour payer la fiscalité, en diminueront le montant pour leurs employés. L’année dernière, nous avons obtenu la mise à contribution de certaines niches sociales comme la distribution gratuite d’actions, ou l’utilisation de voitures de fonction. Il y en a bien d’autres encore.
Et les retraités ?
Ils sont doublement ciblés pour le gel de leurs pensions dans le PLFSS et pour la suppression de l’abattement de 10 % pour frais professionnels dans le projet de budget.
Heureusement, Sébastien Lecornu s’est laissé dans son discours une marge de manœuvre de 0,3 % entre la réduction du déficit qu’il affiche à 4,7 % en 2026 et sa barre incompressible de 5 % qui est aussi le seuil retenu par les socialistes à Blois. Le desserrage de 0,3 %, c’est une dizaine de milliards d’euros d’efforts en moins demandés aux Français. C’est là que va se nouer le compromis à construire.
On peut faire des économies mais on peut aussi trouver de nouvelles recettes avec le toilettage des crédits d’impôt et de moindres exonérations de cotisations sociales qui ont augmenté de plus de 50 milliards en faveur des entreprises depuis 2017. Cette hausse a-t-elle eu l’impact recherché ?
Et la taxe Zucman ?
La question des recettes est sur la table et il va falloir là aussi l’examiner. Pour l’instant, le projet de budget 2026 n’assume pas l’effort à réaliser du côté des recettes, sauf de manière honteuse, parce qu’il respecte la politique de l’offre d’Emmanuel Macron. Il faut inverser la tendance. Le bon équilibre doit partir d’un tiers d’économies et deux-tiers d’augmentation des recettes. Pas l’inverse.
L’important est que l’effort soit justement réparti entre les entreprises, les détenteurs de patrimoine, les assurés sociaux et les retraités.
Comment allez-vous procéder ?
Ce qui est voté à un endroit a un impact sur l’autre. Il nous manque une vision globale entre le PLF du budget et le PLFSS de la Sécurité sociale. Il faudra adapter nos amendements en fonction de ce qui est voté par ailleurs.
Ainsi, si nous avons pour objectif d’augmenter de 6 à 7 milliards les recettes de la Sécurité Sociale, les amendements que nous déposerons réclameront peut-être 20 milliards. A charge pour nous de retirer les autres amendements quand les premiers auront atteint les 6 à 7 milliards ciblés.
Et bien sûr, nous intégrerons les dépenses nouvelles. Les 400 millions de la suspension de la réforme des retraites peuvent par exemple être compensés par l’instauration d’une tranche supplémentaire entre 20 et 30 % des droits de mutation. Et d’autres pistes existent.
Vous avez les équipes pour ce boulot ?
Au Parti socialiste, je serai en binôme avec Sandrine Runel pour le PLFSS et Philippe Brun avec Estelle Mercier pour le budget, pour coordonner le travail de tous les députés socialistes qui seront en point tout au long des débats. Qu’Éric Coquerel préside la commission des finances simplifie le pilotage et l’organisation. Je souhaite qu’il puisse y avoir une limitation du nombre des amendements afin de terminer l’examen des textes en commission puis en séance. Bordéliser ne ferait qu’accentuer le fossé.
Il est enfin intéressant que Sébastien Lecornu siège lui-même au banc. Il doit être présent pour réguler sa propre majorité. Il joue l’avenir de son gouvernement.
Propos recueillis par Valérie Lecasble



