Jimmy Lai, le prisonnier de la liberté
Au moment où j’écris ces lignes, le monde compte plus d’un million de prisonniers politiques ! En Iran, en Chine, en Russie, en Turquie… Mais parlons de Jimmy Lai. Il vient d’être condamné à 20 ans de prison !
Nous sommes en août 2020. L’aube se lève sur Kadoorie Avenue. Des portières claquent sèchement dans l’air moite de l’été hongkongais. Une centaine de policiers, peut-être plus, déferlent et forment un cordon infranchissable. À l’intérieur de la maison cernée, un homme se tient droit. Le visage est rond, le crâne rasé de près, le regard calme. Rien dans sa posture ne trahit la fortune qu’on lui prête, ni le pouvoir médiatique qu’il a bâti. Il observe le déploiement de force avec une sorte de gravité lasse, comme s’il attendait ce moment depuis longtemps.
Un officier s’avance, brandissant un document. Les mots sont froids, techniques.
« Lai Chee-ying ? demande l’officier. Vous êtes en état d’arrestation pour collusion avec des forces étrangères, en vertu de l’article 29 de la loi sur la sécurité nationale. »
Au même instant, à des kilomètres de là, dans la zone industrielle de Tseung Kwan O, une scène similaire se joue. Deux cents autres policiers investissent la salle de rédaction de l’Apple Daily. C’est le cœur battant de son empire, la machine de guerre que Jimmy Lai a créée pour défendre une certaine idée de Hong Kong. Les journalistes, médusés, voient les forces de l’ordre déambuler entre les bureaux, fouiller les ordinateurs, saisir des caisses de documents.
Jimmy Lai. Un nom qui, pour Pékin, est synonyme de sédition. Et pour des millions de Hongkongais, la dernière ligne de défense. Cet homme de 72 ans, au physique de patriarche, est un magnat autodidacte, un produit du capitalisme de l’ancienne colonie britannique. Mais aussi et surtout un dissident.
Un magnat devenu dissident
Son histoire est celle d’une revanche sur le communisme qui a broyé sa famille. Né à Canton en 1947, il a vu la fortune des siens, bâtie dans le transport maritime, confisquée par le régime de Mao. Sa mère déportée dans un camp de travail, son père en fuite, le jeune Lai Chee-ying apprend la survie dans la rue. À 9 ans, il est porteur de bagages à la gare, rêvant de l’autre côté de la frontière. Ce rêve, il le réalise à 12 ans, passager clandestin sur un bateau qui le mène à Hong Kong. Il y débarque sans rien, et commence à travailler dans une usine de textile pour un salaire de misère. Il apprend sur le tas, gravit les échelons, et finit par racheter une usine en faillite. Il la transforme en un empire du vêtement connu dans toute l’Asie : Giordano.
Mais l’argent ne lui suffit pas. Les massacres de la place Tian’anmen, en 1989, sont pour lui un électrochoc. Il voit dans la répression sanglante de Pékin le visage du régime qui a détruit son enfance. Sa croisade commence. Il lance Next Magazine, puis l’Apple Daily en 1995, deux ans avant la rétrocession de la colonie à Pékin. Son journalisme est à son image : direct, agressif, populaire. Il mélange les faits divers et les enquêtes politiques, dénonçant sans relâche la mainmise du Parti communiste chinois… Il dénonce les engagements hypocrites de la Chine (un pays, deux systèmes) auxquels il ne croit pas. La sentence est immédiate : ses publications sont interdites en Chine, ses magasins Giordano mis au ban. Il est contraint de vendre l’entreprise qui a fait sa fortune pour sauver son nouveau combat : la liberté de la presse.
En sortant de sa maison, encadré par les policiers, il découvre la meute de journalistes tenus à distance. Les flashs crépitent. Son visage, projeté sur les écrans du monde entier, n’est pas celui d’un homme vaincu. C’est celui d’un résistant.
« Monsieur Lai, un commentaire ? », crie une voix.
Il répond par une phrase : « Lisez le Daily ! »
Dans la salle de rédaction, les journalistes, sous le regard désemparé de quelques policiers, préparent l’édition du lendemain. La une est déjà choisie : ce sera une photo de lui, menotté, avec un titre simple et plein de défi : « L’Apple Daily doit continuer le combat ». En signe de soutien, les Hongkongais se ruent sur les actions de son groupe de presse, faisant grimper le cours de plus de huit cents pour cent. Ils achètent le journal en masse, formant de longues files d’attente devant les kiosques.
Un procès aux condamnations multiples
Mais le régime de Pékin aura le dernier mot, bien sûr. Jimmy Lai est placé en prison.
Les accusations s’accumulent : fraude, organisation de manifestations non autorisées, et le crime suprême, atteinte à la sécurité nationale. Les condamnations tombent, les unes après les autres. Quatorze mois de prison par-ci, cinq ans et neuf mois par là. Ses avoirs sont gelés. Son procès pour sédition est sans cesse repoussé, mais la sentence à venir est déjà connue : la prison pour très longtemps. Ce parcours, de la misère de Canton aux geôles de Hong Kong, raconte l’histoire d’une ville qui a cru à la liberté et qui est aujourd’hui soumise par la force. Le destin est aussi une accusation lancée à la face du monde occidental : comment a-t-on pu abandonner Hong Kong à l’emprise chinoise sans rien dire, en faisant mine d’avaler les promesses de Pékin ?
Du fond de sa cellule, Jimmy Lai nous traite de lâches. Et il a raison.



