Kantorow : Alexandre le grand
Rencontre avec le jeune pianiste français, virtuose inspiré, qui sait réfléchir au-delà d’une simple exécution des œuvres.
La furie sur quatre-vingt-huit touches et, soudain, le silence. Alexandre Kantorow achève l’interprétation de la sonate opus 111 de Beethoven et le public du Grand Théâtre d’Angers suspend sa respiration, respectant le geste du pianiste avant d’applaudir. À quoi tient-elle, cette frontière qui court entre un artiste des altitudes et le simple technicien ?
Un interprète au-delà de la virtuosité
La voltige n’est pas tout. Fantastique, elle éblouit, mais s’évapore aussi vite qu’elle est venue. C’est la justesse du discours, une sincérité que rien ne peut contester, la volonté de dire quelques mots sur le monde grâce à quelques notes sur une partition. Si jeune encore – il n’a pas encore vingt-neuf ans –, le pianiste Alexandre Kantorow n’est pas formidable parce qu’il a remporté le concours Tchaïkovski (le premier Français, s’il vous plaît…), parce qu’il se produit sur les plus grandes scènes de la planète, mais parce qu’il dispose d’une conviction véritable au sujet des œuvres qu’il joue, parce qu’il est aussi sensible aux nuances qu’aux éclats de lumière, et qu’il ouvre ainsi des perspectives nouvelles aux mélomanes. Quelques heures avant son récital, habillé de noir et cependant le sourire à chaque mot, le soliste a bien voulu nous dire à quel endroit de son parcours il avait le sentiment de se situer.
« J’ai la chance de jouer avec de très beaux orchestres, des musiciens que j’admire, et je peux dire que ce premier tour de piste, à certains égards vertigineux, me donne une grande liberté, fait-il observer pour commencer. Maintenant, je ressens la nécessité de rééquilibrer les plateaux de la balance, entre les concerts et les moments de concentration. Certes, on apprend énormément – sur soi, sur le public et son rapport aux œuvres – en donnant des récitals ou des concerts. Mais il est essentiel de conserver de la lucidité. En principe, dans quelques mois, je pourrai prendre le temps des choses et ce sera bienvenu. »
Réfléchir plutôt que répéter
Que l’on songe à la vie quotidienne d’un soliste : gammes à répétition, multiplication des exercices, apprentissage patient, tenace, d’un trait qu’il faut jouer comme ci plutôt que comme ça, compétition sourde avec de nouveaux venus qui mordent vos mollets… Pareille discipline peut exagérer des tendances obsessionnelles, et surtout tuer dans l’œuf toute forme d’audace. Alexandre Kantorow en est conscient, qui veut non seulement se préserver, mais réfléchir, explorer de nouveaux territoires, élargir son répertoire.
« Le travail consiste à résoudre des problèmes, analyse-t-il. Bien sûr, il faut garder les doigts en forme, et pour cela s’exercer chaque jour, mais, pour ma part, je trouve essentiel de réfléchir. Qu’est-ce qu’une partition ? C’est la traduction imparfaite, incomplète, des intentions du compositeur. Un interprète a le devoir de l’offrir, on pourrait même dire de la remplir, avec soin ; il ne peut pas se cacher parce qu’il est obligé d’insuffler de la vie dans le texte qu’il a sous les yeux. »
Ce défi paraît d’autant plus difficile à relever que les mélomanes (pour ne rien dire des journalistes, incapables pourtant de jouer la moindre sonate, le moindre concerto, mais qui jugent et collent des étiquettes sans le moindre scrupule), gavés de disques depuis cent ans, peuvent à loisir comparer les interprètes. « Le bagage d’un siècle de disque est un atout qui nous préserve du mauvais goût, souligne Kantorow. Nous pouvons savoir ce qu’il ne faut pas faire, éviter les pièges de la grandiloquence ou de la timidité. Mais, en contrepartie, sauter le pas du conformisme, se montrer personnel après tant de géants, prendre le risque d’une interprétation sincère est une épreuve périlleuse. »
Un artiste et un passeur
Artiste généreux, directeur artistique d’un très beau festival, Pianopolis, qui se tient désormais chaque printemps dans la capitale du Maine-et-Loire, Alexandre Kantorow ouvre des mondes. La guerre au loin fait rage, la politique déchaîne les passions, mais ce jeune soliste, à bien des égards tellurique, applique la devise de Mozart. Oui, la musique, ce sont des notes qui s’aiment entre elles.
Voir le site d’Alexandre Kantorow : www.alexandre-kantorow.com



