La bataille de Minneapolis

par Sébastien Lévi |  publié le 17/01/2026

Dans un roman dystopique (*), Douglas Kennedy imaginait une Amérique divisée entre une république progressiste et une confédération théocratique, avec Minneapolis comme « ville neutre ». Dans les États-Unis de Trump, la réalité rattrape la fiction.

Des agents fédéraux de l’immigration font face à des manifestants à Minneapolis, Minnesota, le 15 janvier 2026. (Photo Mostafa Bassim / Anadolu via AFP)

La ville de Minneapolis, dans le Minnesota, est aujourd’hui l’épicentre de fracture américaine, avec le meurtre d’une mère de famille de 37 ans, Renee Good, tuée par la police de l’immigration, l’ICE. Elle est aussi la ville de George Floyd, dont le meurtre par la police avait provoqué la colère et des manifestations massives aux États-Unis en 2020. Paradoxe : la prise de conscience salutaire sur les violences policières et racistes a pu conduire à certains excès de « wokisme » et contribuer à la victoire en 2024 de Trump, qui a su exploiter la bataille culturelle qui déchire le pays.

Il n’est d’ailleurs pas anodin que les soutiens de l’ICE et du gouvernement dans cette affaire insistent lourdement sur l’homosexualité de la jeune femme abattue, faisant mine de s’interroger sur la qualité d’une mère qui aurait « mieux à faire que de défendre des délinquants immigrés clandestins », et qui aurait subi un « lavage de cerveau par l’extrême-gauche ». Pour la droite trumpiste et les médias conservateurs, le sous-entendu est clair : la victime serait doublement « déviante », politiquement mais aussi sur le plan de la moralité. Ignoble.

Le mensonge éhonté du gouvernement américain, qui couvre l’ICE et empêche la collaboration avec les autorités locales sur la mort de Renee Good, met aujourd’hui le feu aux poudres dans l’État du Minnesota, où de nouvelles forces de police fédérales arrivent tous les jours. Depuis ce meurtre, les arrestations brutales se multiplient, avec un niveau inimaginable de violence physique et verbale perpétrée par la police de l’immigration, et des heurts avec la population. Trump profite désormais de ces violences pour menacer de déclarer l’état d’urgence dans l’État et au-delà, selon une méthode éprouvée par d’autres dirigeants autoritaires. Cet état d’urgence pourrait en effet lui permettre de suspendre les élections de mi-mandat, dont il estimé auprès de Reuters qu’« elles ne devraient même pas avoir lieu ».

Le risque d’un d’état d’urgence

L’inversion orwellienne de l’idée même de vérité, la perte complète de sens et de valeurs sont familières pour des personnes ayant vécu dans des dictatures. L’abjection de la méthode utilisée pour décrédibiliser Renee Good, légitimer l’action de la police de l’immigration et justifier demain l’état d’urgence rappelle les pires régimes fascistes, pour reprendre le terme utilisé à raison par Laurent Joffrin dans son éditorial sur le sujet.

Elle montre aussi la volonté de polariser au maximum une société déjà au bord de la rupture, quitte à la précipiter dans la partition imaginée par Douglas Kennedy, ou dans la guerre civile décrite dans le film « Civil War ». La réalité imite l’art, disait Oscar Wilde. Avec le concours actif d’un président américain qui ne respecte aucune règle, la phrase de l’écrivain résonne aujourd’hui de manière dramatique aux États-Unis.

(*) Et c’est ainsi que nous vivrons, de Douglas Kennedy, publié en 2023

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis