La bulle qui va exploser

par Gilles Bridier |  publié le 30/09/2025

La fortune boursière de l’IA ressemble à celle de l’Internet en 2000. Les retours sur investissements sont encore impossibles à évaluer, et les investissements à prévoir sont gigantesques. Or il n’est de bulle qui n’éclate un jour…

Une photo d'illustration montre le logo NVIDIA affiché sur un smartphone avec le graphique de la courbe boursière en arrière-plan, le 3 juin 2025. (Photo de Li Hongbo / CFoto via AFP)

D’une bulle, l’autre… Que retient-on des crises financières passées? A la fin des années 1990, le tout puissant président de la Réserve fédérale américaine Alan Greenspan s’alarmait de « l’exubérance irrationnelle » qui caractérisait alors la bulle Internet. Tout à leur emballement à l’égard d’une technologie qui devait révolutionner le monde, les marchés boursiers ignorèrent cette mise en garde, demeurée célèbre après l’explosion, en mars 2000, de la bulle en question.

Le Nasdaq, indice des valeurs technologiques à la bourse de New-York, avait triplé en une seule année. Après le 13 mars, il allait perdre 80% de sa valeur en deux ans et demi. En cause, des opérations financières extravagantes qui rendaient impossible toute perspective de retour sur investissement.

Les premiers investisseurs à revendre réalisèrent de belles plus-values, les « derniers à éteindre la lumière » essuyèrent d’énormes pertes. Un scénario typique de l’explosion d’une bulle. Internet a effectivement révolutionné le monde, mais pas dans une échelle de temps compatible avec la spéculation. « Si Internet a effectivement fini par transformer nos vies, c’est avec 25 ans de retard sur les prédictions initiales », résume Gilles Babinet, co-président du Conseil national numérique.

L’histoire se répéterait-elle à Wall Street? Lorsque Sam Altman, créateur d’OpenAI et père de ChatGPT, reconnut à la mi-août 2025 qu’il existait selon lui une bulle spéculative sur l’intelligence artificielle, il pointa les comportements irrationnels des investisseurs. Dans le secteur, aujourd’hui, l’unité de compte est la dizaine de milliards de dollars. Les « sept fantastiques » que sont Meta (Facebook), Alphabet (Google), Amazon, Microsoft , Apple, Tesla et le fabricant de microprocesseurs Nvidia, vont chacun engager plusieurs dizaines de milliards pour la seule année en cours. Les limites sont repoussées.

OpenAI, qui pourtant met en garde le marché, va bénéficier d’un investissement de 100 milliards d’euros de Nvidia qui lui fournira ses semi-conducteurs. Et le même OpenAI a conclu un accord à 300 milliards de dollars sur cinq ans avec Oracle pour le déploiement de centres de données à la hauteur de ses projets.

La démesure est sidérante : actuellement, la capitalisation boursière de Nvidia atteint plus de 3600 milliards de dollars à elle seule et Apple en est à 3200 milliards, chacune d’elle dépassant la capitalisation boursière de l’intégralité du CAC 40 à Paris.

Wall Street est dans une bulle. Pourtant, les analystes considèrent aujourd’hui que les bénéfices attendus dans l’IA ne suffiront pas à couvrir les investissements nécessaires au déploiement de l’IA, tant en infrastructures énergétiques qu’en data centers. Le conseil en stratégie McKinsey évalue que sur les 6700 milliards de dollars qui devront être investis dans les data centers d’ici à 2030, 5200 milliards seront destinés au développement de l’intelligence artificielle ! Malgré tout, la frénésie ne retombe pas et, boosté par le projet Stargate à 500 milliards de dollars annoncé par Donald Trump dès le lendemain de son investiture, l’indice Nasdaq poursuit sur sa lancée (hormis un léger décrochage en mars dernier), triplant sa valeur en trois ans.

Le retour à plus de rationalité va immanquablement s’imposer. Car on est encore loin des gains de productivité promis par le développement de l’IA. Selon une étude du MIT (Massachusetts Institute of Technologie) publiée à la mi-août, 95% des projets en IA générative échoueraient à créer de la valeur. Impossible, pour l’instant, d’évaluer les retours sur investissements. Non que les promesses de l’IA générative soient factices. Le potentiel est bien réel. Mais entre l’effervescence spéculative et le temps nécessaire à l’irrigation d’une nouvelle technologie dans le tissu productif, on retrouve le décalage à l’origine de la bulle Internet de l’an 2000 et des déconvenues des investisseurs.

Le destin d’une bulle, si elle n’éclate pas, est de se dégonfler. On peut alors s’attendre à des rachats d’entreprises qui, n’enregistrant encore que des pertes, ne parviendront plus à lever les capitaux nécessaires à leur croissance. L’oligopole déjà constitué aux États-Unis dans les hautes technologies, dopé à l’IA autour de Donald Trump, sortira renforcé de cette bulle, transformant la nature du capitalisme américain.

Gilles Bridier