La France de LFI contre celle de Paty

par Boris Enet |  publié le 16/02/2026

Deux événements dissonants se tenaient à Montpellier le 16 février : un meeting de Jean-Luc Mélenchon intronisait la candidate LFI tandis que, non loin de là, Carole Bouquet lisait « le Professeur » sur scène, un texte d’Émilie Frèche en hommage à Samuel Paty.

Carole Bouquet et Émilie Frèche sur scène, après l'hommage à Samuel Paty. (PHOTO Boris ENET)

Ce dimanche, j’avais décidé de garder une oreille discrète sur le meeting de leader de LFI. Je m’attendais à des diatribes forcément virulentes à l’encontre du maire socialiste de Montpellier Michaël Delafosse, mais, malgré ma connaissance de la longue dérive insoumise, j’étais encore surpris : je pensais naïvement que le lynchage d’un militant d’extrême-droite, laissé pour mort sur le trottoir par une meute de l’ultra-gauche, pourrait peut-être atténuer la charge des mots, la violence des propos, qui plus est à l’égard d’un socialiste. Je suivais donc par écran interposé l’intronisation de Julia Mignaca, ancienne présidente du conseil fédéral d’EELV, officialiser son chemin de Damas vers « l’écologie de rupture » contre « la social-écologie », comme pour mieux embrasser l’auriculaire de son nouveau guide.

Je restais sans voix devant la prestation de Nathalie Oziol, députée insoumise locale, élue grâce à des voix socialistes en 2024. Déversant sa bile sur le premier édile, la brutalité consistait à vilipender le social-macronisme, suite logique du social-libéralisme, et avant-dernière étape vers le social-fascisme, comme en 1932, en Allemagne et ailleurs, lorsque le Komintern stalinien sévissait. J’avoue qu’en 2026, et à un siècle de distance, je pensais béatement que nous serait épargnée la tactique dite du « classe contre classe » dans la bouche d’une adepte d’un ancien sénateur socialiste, passé par le lambertisme, et se réclamant il y a encore peu des Lumières et de la Grande Révolution.

Nathalie Oziol, dont le degré de formation n’est manifestement pas comparable à celui de son maître, reprenait de manière zélée la ligne officielle avant que, de glissements sémantiques en dérives assumées, les socialistes locaux deviennent des suppôts du libéralisme le plus effréné, jusqu’à les dépeindre en partisans des mesures racistes du Rassemblement national. Je me rappelais alors les beuglements des meetings du Front national, du temps de ma jeunesse, des beuglements de haine revendiquée, que la journaliste Anne Tristan, infiltrée dans les sections des Bouches-du-Rhône, avait exhumés dans un livre « Au front », nécessitant un changement provisoire d’identité.

Au fond, les mécanismes étaient sensiblement les mêmes : le complot de ce que Le Pen étiquetait alors comme l’establishment et que Mélenchon nomme le système. L’apothéose arrivait lorsque Nathalie Oziol promettait à la foule, en cas de victoire, la fin du jumelage avec Tibériade, en Israël, et surtout la fin de la charte de la laïcité pour les associations à Montpellier, déclenchant un tonnerre d’applaudissements. Les « islamophobes », maintes fois nommés, grimés en socialistes locaux, n’avaient plus qu’à trembler.

« Le Professeur », un hommage vibrant à Samuel Paty

Par un hasard de calendrier, je quittais cette ambiance nauséeuse pour me rendre au théâtre écouter les mots d’Émilie Frèche dits par Carole Bouquet, relatant les dix derniers jours de vie de Samuel Paty. Une résonnance particulière pour l’ancien professeur d’Histoire que je fus pendant 22 ans, me souvenant de cette journée tragique tandis que je rentrais de cours avant de rester sans voix devant les chaînes d’information en continu.

Sur cette scène, nul procès fantoche en « islamophobie », nulle instrumentalisation obscène des opprimés, nulle sacralisation de l’opium du peuple si longtemps combattu par Mélenchon. Juste le récit d’une mécanique implacable menant à l’indicible, par aveuglement, bêtise ou lâcheté d’une bureaucratie douillette ou de collègues de travail moins exigeants que ne l’était Samuel Paty. Faisant face à son institution, le professeur dénonce, dans les mots d’Émilie Frèche, un « procès stalinien dégueulasse », le même que j’avais quitté une heure avant pour entendre tout ce contre quoi les gauches avaient longtemps lutté ensemble : l’essentialisation, le poids des préjugés et des superstitions contre l’émancipation, la liberté, la connaissance contre la falsification des faits. Ce temps devenait-il à nouveau révolu ?

Six ans après, devant un parterre de militants radicaux, la salle le Dièze de Montpellier incarnait la « nouvelle France » d’un homme et de ses épigones, cultivant la haine de la laïcité, dénaturant la république et ses lois, usurpant la gauche et son histoire. À 2 km à vol d’oiseau, Émilie Frèche rappelait celle de la République, pour laquelle Samuel Paty est tombé malgré lui.

Boris Enet