La Grazia : la vraie politique

par Thierry Gandillot |  publié le 29/01/2026

Dans un film subtil et d’une redoutable intelligence, Paolo Sorrentino met en scène la réalité nuancée et profonde de la responsabilité au plus haut niveau. Passionnante étude de la politique, telle qu’elle devrait être.

Paolo Sorrentino présente « La Grazia » à Turin, en Italie, le 18 janvier 2026. (Photo Elisa Marchina / NurPhoto via AFP)

On avait quitté Paolo Sorrentino à Naples avec Parthenope, un film à la fois surréaliste et hyperréaliste qui avait divisé la critique. Délaissant ses envolées felliniennes, il livre aujourd’hui une œuvre mesurée, presque sage : La Grazia. Un film tout en retenue sur la responsabilité, le doute, la morale, qui tombe à pic au moment où les hommes politiques apparaissent de plus en plus arrogants, opportunistes et irresponsables. Un film nécessaire.

Un président face à la fin de vie

Mario De Santis, président fictif de la République italienne en exercice, est tout sauf un rigolo. Raide comme la justice, cet ancien juriste dont les œuvres représentent très exactement 2043 pages de droit pénal, a pour surnom « Béton armé ». Alors qu’il lui reste six mois de présidence au palais du Quirinal, ce catholique fervent, veuf depuis bientôt sept ans, doit conclure plusieurs affaires qui, toutes, défient ses principes moraux.

D’abord, un projet de loi sur la fin de vie. Ce texte est en discussion depuis des mois, mais en dépit des pressions qui se manifestent autour de lui — en particulier, celles de sa propre fille qui lui sert d’assistante —, le président procrastine. Ce juriste pointilleux chipote encore, modifiant un mot, une phrase. À croire qu’il attend la fin de son mandat, qui se rapproche de plus en plus, pour laisser la décision à son successeur. Pour savoir la conduite à tenir, il demande conseil à son ami, le pape en exercice, dont on connaît les positions.

De Santis doit ensuite décider de la grâce de deux condamnés, un homme et une femme emprisonnés pour avoir mis fin aux jours de leurs proches. La première a tué son mari qui la torturait ; mais elle avait un amant et on peut demander si ce n’est pas la véritable raison de son geste. Le second est un homme, très respecté dans son village, qui a tué sa femme malade. Mais, là encore, cet homme est-il aussi respectable qu’on le dit ? Pour le savoir, De Santis va fendre l’armure et, au mépris de la loi qui le lui interdit, va rencontrer les deux condamnés sur leur lieu de rétention.

La grâce, le doute, la morale, la fissure et l’émotion

Le Président est un sage, rassurant et consolateur, et c’est pour cela que les Italiens l’aiment. Il leur apparaît comme un père noble qui guide sans dominer, transmet sans imposer. Cela les change des histrions politiciens qui surmédiatisent leur présence sur les réseaux sociaux. Mais derrière ce calme apparent, son âme bouillonne. Au fond de lui, il ressent de la fatigue, du chagrin, de la solitude. Il n’est pas loin de verser dans la mélancolie. Il comprend que toute sa vie, il s’est protégé du monde extérieur, caché derrière les 2043 pages de son opus magnus et les préceptes de la religion.

Alors il commence à écouter le monde — il découvre le rap dont il devient un fervent amateur — et part à sa rencontre, à sa manière, toute en douceur et en empathie. Le film change peu à peu de ton, à la fois mélancolique et joyeux. Le fidèle Toni Servillo — il apparaît dans pas moins de sept longs-métrages de Sorrentino — est irrésistible, laissant filtrer à travers les fissures de sa carapace en béton ce qu’il s’était jusque-là interdit : ses émotions.

La Grazia, un film de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque, 2h05, en salle.

Thierry Gandillot

Chroniqueur cinéma culture