La marque qui défigure l’Amérique
Donald Trump ne se contente plus d’exercer le pouvoir : il l’estampille. Institutions, culture, armée, diplomatie — tout devient support de marque. Derrière la mégalomanie, se dessine un projet politique plus profond : transformer l’État en propriété personnelle.
Ces dernières semaines, Donald Trump a ajouté son nom à l’« Institute of Peace » et au « Kennedy Center for the Arts », mis son visage sur la carte de membre des Parcs nationaux à côté de celui de George Washington, et annoncé la mise en construction de nouveaux navires de guerre qui porteront son nom. Plus qu’un exercice de vanité sans conséquence, cette frénésie s’inscrit dans une volonté de façonner en profondeur son pays et l’ordre mondial.
Trump se comporte avec les institutions gouvernementales comme avec les gratte-ciels de New York, qu’il aimait affubler de son patronyme.
Après six faillites, Trump avait, dès les années 1990, cessé d’être un promoteur immobilier pour devenir un label, censé incarner l’opulence et le bon goût (tout est relatif), à la manière des licences Pierre Cardin en Asie, sur une vaste variété de produits. Aujourd’hui, les bâtiments estampillés Trump sont nombreux, au point que des propriétaires ont exigé que ce nom devenu toxique en soit parfois retiré.
Beaucoup ont voulu établir un parallèle entre Trump le promoteur immobilier à « succès » et Trump le politique, dont la présidence serait avant tout un exercice de vanité. Or, au-delà de sa mégalomanie incarnée par son obsession de voir son nom partout, un projet plus sinistre prend forme avec des conséquences plus lourdes.
Obsédé par son image, Trump ne se contente plus d’insulter les médias, il continue de façon méthodique à les placer sous son contrôle. Après le Washington Post passé sous le contrôle de Bezos et vidé de sa substance, CBS est aujourd’hui aux mains de son ami Larry Ellison. Un reportage à charge contre ICE vient d’y être caviardé, au sein de l’émission de référence « 60 minutes » après que Trump a exprimé sa déception de voir que la couverture de CBS ne « changeait pas assez vite » depuis son changement de propriétaire. Le message envoyé par Trump a donc été parfaitement reçu par CBS, d’autant que Larry Ellison souhaite aussi racheter Warner, qui possède CNN, et que ce rachat doit être adoubé par les autorités fédérales…
Rupture avec l’Europe et ligne néo-impériale
Les rodomontades contre l’Europe ou la vision néo-impériale ne sont plus aujourd’hui uniquement des tweets rageurs, mais l’expression de politiques franchement agressives. Le document de stratégie nationale a entériné le divorce avec l’Europe, et la volonté d’acquérir le Groenland a pris récemment une tournure plus concrète avec la nomination d’un responsable sur le sujet. Enfin, le fait d’interdire du territoire américain Thierry Breton est une mesure ouvertement hostile. Trump 2.0 ne se contente donc plus de gesticuler et de s’afficher, comme il le faisait lors de son premier mandat. Il ne lui suffit plus de mettre sa marque à l’honneur comme il le faisait avec son nom sur les gratte-ciels, il veut façonner l’Amérique et le monde comme un promoteur immobilier le fait avec un immeuble ou un quartier, entouré de sycophantes incompétents qui lui doivent tout et qui ne font rien pour le contrôler, au contraire de son premier mandat.
Trump le promoteur immobilier a été malhonnête, corrompu, incompétent, jusqu’à se déclarer en faillite à six reprises. C’est ce Trump qui est aujourd’hui à la manœuvre dans le monde, avec des conséquences bien plus graves qu’une simple faillite commerciale.
La « marque États-Unis » est dégradée comme jamais. Souvent respectée pour ses institutions démocratiques et son leadership mondial, et même aimée grâce au « soft power », elle n’est plus que crainte par ses anciens alliés et méprisée par ses adversaires ou ennemis. Ces derniers se délectent de son affaiblissement, facteur de chaos pour le monde démocratique, qui doit en urgence apprendre à vivre sans les lettres « USA », au même titre que les immeubles de New York avec le nom « Trump ».



