La Meute : au-delà de LFI

par Yoann Taieb |  publié le 23/05/2025

Le livre choc de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou décrit les aspects sectaires, violents et claniques de LFI. Mais il montre aussi combien la mystique du chef imprègne la culture politique française.

Les journalistes Charlotte Belaïch et Olivier Pérou, auteurs du livre « La Meute » sur les dirigeants du parti La France Insoumise (LFI), posent lors d'une séance photo à Paris le 6 mai 2025. (Photo JOEL SAGET / AFP)

Réquisitoire contre les moeurs insoumises, le livre, documenté et implacable, peut se lire d’une autre façon. De manière paroxystique, il montre à quel point l’idée d’une pratique horizontale de la politique où chacun donne son avis, où tout se décide par le débat collectif et l’unanimité, dans un esprit de démocratie directe, relève du mythe. Comme le furent en leur temps le Soviet suprême ou le Comité de salut public, prétendument collégiaux mais en réalité dominés par une poignée de figures centrales, on comprend ici que seule une incarnation forte finit par s’imposer et trancher.

Ce trait particulier se retrouve dans le paysage politique français. Dans tous les partis, peu ou prou, celui ou celle qui s’impose physiquement, intellectuellement, et même vocalement, prend presque toujours l’ascendant sur ses pairs. L’autorité découle de cette triple capacité. Si l’une fait défaut, le leadership vacille. Des exemples récents en témoignent : Édouard Balladur, malgré son expérience, ses inspirations et son statut manquait de charisme et d’affinité populaire ; Raymond Barre, brillant économiste et populaire, souffrait d’un manque de résistance physique qui était rédhibitoire ; aujourd’hui, Marine Le Pen reste fragile sur le plan de la construction intellectuelle. Le pouvoir politique en France n’échappe pas à cette règle : sans incarnation forte, point de domination durable.

Un esprit français

Au-delà de son sujet précis, le livre apparaît comme une mise à nu de l’esprit politique français. Dans un pays marqué par la monarchie de droit divin, le comité de salut public, le Consulat, l’Empire et, plus récemment, une monarchie présidentielle, c’est toujours l’incarnation qui prime. C’est elle qui autorise les colères, les décisions arbitraires, les exclusions, voire une certaine violence politique — pourvu que le succès soit au rendez-vous.

Pourquoi Jean-Luc Mélenchon est-il devenu un chef incontesté, parfois perçu comme un gourou ? Parce qu’il a patiemment construit son autorité : il a pensé son combat, l’a théorisé, rompu avec son parti d’origine pour tracer seul sa voie, imposer sa ligne et conquérir une légitimité. Cette légitimité lui donne les pleins pouvoirs au sein de son mouvement. Il a surtout parfaitement compris que, dans le système politique français, seule la personnalité la plus forte finit par dominer — y compris face à l’ensemble des autres partis. Un darwinisme politique assumé. Édouard Philippe incarne une forme plus feutrée de ce modèle. Il ne purge pas, n’élève pas la voix, mais c’est précisément parce qu’il domine intellectuellement, par son expérience et sa stature, qu’il s’impose. Son parti, Horizons, ne fonctionne que par et pour lui : les décisions sont les siennes, ses bras droits exécutent et sa base militante suit avec discipline.

Par voie de conséquence, la gauche pourra battre LFI le jour où elle aura une incarnation assez puissante. Jean-Luc Mélenchon apparaît fort et dominateur, non pas tant par sa puissance intrinsèque, mais parce que ses rivaux de gauche sont faibles, sans envergure, et manquent d’une véritable profondeur intellectuelle. Le jour où le Parti socialiste, ou un autre parti de gauche ambitieux, sera dirigé par une personnalité capable de théoriser son action, de proposer une vision audacieuse et de tracer des perspectives claires pour l’avenir, alors La France insoumise et Mélenchon perdront de leur éclat. Car, au-delà des clivages, des excès et des postures outrancières de LFI, force est de reconnaître que le travail de formation des militants y est réel, que la réflexion idéologique y a une place centrale — ce que les autres partis, à gauche comme à droite, ont largement délaissé.

Le phénomène Mélenchon, loin d’être une exception, est peut-être le reflet le plus fidèle de l’imaginaire politique français : un imaginaire monarchique qui ne dit pas son nom mais continue de hanter notre vie publique. Emmanuel Macron lui-même le reconnaissait en 2015, dans Le 1 hebdo : « Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi… »

Yoann Taieb