La mode des lunettes noires

par Bernard Attali |  publié le 08/07/2025

Pessimistes, désabusés, parfois découragés, les Français finissent par confondre lucidité et dépression. À force de prévoir le pire, on risque de le faire advenir. Et pourtant…

Manifestation de gilets jaunes dans une rue de Paris. (Photo de Laure Boyer/Hans Lucas via AFP)

En France, se lamenter est devenu un art de vivre. À la veille des vacances la lecture de la presse comme les débats politiques sont d’un pessimisme contagieux… La Cour des Comptes fait son métier mais tout le monde en rajoute, les sondages annoncent la dépression, les médias s’échauffent et les réseaux sociaux déversent leur bile. Aux dernières Rencontres d’Aix il était recommandé de se munir d’antidépresseurs !

Chaque matin, du bistrot aux plateaux télévisés, c’est une liturgie anxiogène : « tout va mal », « on va dans le mur », « les Allemands sont plus sérieux », « les Danois plus heureux », « les Américains plus riches », « les Chinois plus malins ». Bref, les autres sont très forts et nous : nuls ! Deux sondages récents nous informent que 80% des Français pensent que le pays va dans le mur ! Étrange paradoxe : les étrangers nous disent arrogants alors que nous sommes affectés d’une autodépréciation maladive. À croire que les Français n’ont jamais vraiment évacué la blessure narcissique de juin 40 et se complaisent à repasser le film de l’étrange défaite

Et si nous prenions un peu de recul ?

Bien sûr, tout n’est pas rose. L’endettement public, la désindustrialisation, les tensions sociales ou les défis environnementaux sont réels. Mais cette obsession à croire que tout va plus mal ici qu’ailleurs relève souvent d’un masochisme existentiel. Cette anxiété toxique a un effet délétère : elle freine la prise de risque. Passé une certaine dose le pessimisme est un anesthésiant.

Les Français veulent tout à la fois : des services publics suédois, une fiscalité irlandaise, une liberté à l’américaine et une sécurité à la suisse. Quand on leur montre que leur pays bénéficie d’une synthèse assez enviable, ils jouent les sceptiques. Trop simple. Trop naïf. Trop heureux. La question se pose : où finit la lucidité et où commence le défaitisme ?

La scène politique nous offre d’ailleurs un bel exemple de paranoïa : on se plaint quand le président use d’un pouvoir trop vertical mais on râle aussi quand une élection nous amène un gouvernement de coalition.

La France est la septième puissance économique mondiale. Pas tout à fait l’Éthiopie en 1935, donc ! Sa croissance est à la moyenne européenne et son inflation sous contrôle. Elle accueille plus de 1 200 filiales de multinationales étrangères, attire les investissements internationaux (première destination en Europe pour l’investissement industriel depuis quatre ans). Enfin le pays possède des champions mondiaux de secteurs majeurs : Airbus, LVMH, Total Énergies, Sanofi, Dassault Systèmes, Thalès, Accor etc…

Il est clair que le déficit public est devenu insupportable. On ne cesse de nous dire que les agences de notation sont sur le point de dégrader la note de la France… et je connais des observateurs qui l’attendent avec une joie mauvaise. Qu’ils se rassurent : à force d’avoir tort ils vont finir par avoir raison. Mais aucune politique n’ose le dire franchement : un effort fiscal des plus favorisés permettrait de le réduire de manière significative. Ce n’est – si je puis dire – qu’une question de lucidité. Beaucoup de ceux qui crient au feu aujourd’hui oublient leur part de responsabilité au début de l’incendie.

Notre modèle social est très coûteux, c’est un fait. Mais non sans contreparties. En France, l’accès aux soins est quasi gratuit, l’éducation presque intégralement prise en charge jusqu’au doctorat, les congés maternité sont largement plus généreux que dans 90% des pays de l’OCDE, etc…

Ajoutons que les inégalités y sont parmi les plus faibles du monde développé, selon les indicateurs de Gini. Bien sûr, on peut toujours préférer le modèle américain, où toute la jeunesse est surendettée et où l’on peut travailler 60 heures par semaine tout en mourant ruiné pour une appendicite.

Étonnamment, ce pays de râleurs a donné naissance à des avancées majeures dans la santé (vaccin contre l’hépatite B, tests PCR, innovations en immunothérapie), l’énergie (le nucléaire de quatrième génération), l’intelligence artificielle ou encore l’aéronautique.

Oui notre système éducatif doit être repensé ! Mais la France figure dans le top 5 mondial pour les publications scientifiques de haut niveau, ses chercheurs sont régulièrement primés, et elle continue d’exporter son savoir-faire — parfois malgré elle, il est vrai, à cause du manque de reconnaissance nationale. On ne peut pas tout avoir : le prestige ou l’autoflagellation.

Sur le plan stratégique la France conserve un statut unique. Dans un monde marqué par le retour de la force brute elle dispose d’atouts que peu d’États peuvent revendiquer. Membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU elle est la seule puissance européenne à posséder une dissuasion nucléaire. Le pays dispose d’une industrie de défense performante. Qu’on l’apprécie ou pas les exportations d’armes françaises atteignent régulièrement les 20 milliards d’euros avec des clients comme l’Inde ou les pays du Moyen-Orient et du Golfe. Enfin la voix de la France s’entend en Europe, moins qu’on ne le voudrait mais plus qu’on ne le pense. Au moment où le spectre de la guerre ressurgit partout sur la planète, la France est en mesure de défendre son drapeau. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Il faut en finir avec les prophéties mortifères et autoréalisatrices. Les batailles se perdent quand on n’y croit pas. Au pire de la guerre, Winston Churchill disait : « les défaites sont souvent des suicides qui ne s’avouent pas ». Le vrai miracle français n’est pas tant que le pays tienne le coup. Le vrai miracle, c’est qu’il tienne encore malgré les efforts acharnés que certains déploient chaque jour pour nous convaincre que tout est foutu.
En 1945 notre pays était dévasté et – plus encore – déshonoré. Et pourtant en quelques années quelques dirigeants déterminés l’on reconstruit et préparé trente « années glorieuses » : 5% de croissance annuelle, le nucléaire, la Sécurité Sociale, le Plan, la construction européenne, l’aménagement du territoire, etc… Et ce malgré une instabilité politique chronique et plusieurs guerres coloniales. Pourquoi un tel sursaut serait-il impossible aujourd’hui ?

La première responsabilité des dirigeants est là. Ce que les Français attendent de leurs responsables ce n’est pas seulement qu’ils gèrent ou qu’ils réparent mais qu’ils inspirent. Qu’ils soient porteurs d’une fierté raisonnable et d’un espoir collectif. Et qu’ils cessent de ne voir le pays qu’au travers de lunettes noires.

Allez, bonnes vacances !.

[1] Bloch-Lainé, Delouvrier, Nora, Boiteux, Dautry, etc. Lire : Ils ont rebâti la France, Éditions Descartes, mai 2024.

Bernard Attali

Editorialiste