La nouvelle ruée vers l’or

par Bernard Attali |  publié le 21/01/2026

Le prix de l’or a progressé d’environ 60 % sur l’année 2025, à des niveaux historiques. Et la hausse continue : l’once d’or culmine au-delà de 4 500 dollars. Cette performance, qui en a fait l’un des actifs les plus rentables de l’année, marque un basculement notoire.

Le cours de l'or au comptant sur un smartphone dépasse les 4 800 dollars l'once à Shanghai, en Chine, le 21 janvier 2026. (Photo : CFOTO / NurPhoto via AFP)

Ces chiffres ont rarement été interrogés pour ce qu’ils sont réellement : le symptôme d’un déséquilibre économique et politique profond au niveau planétaire. La singularité de 2025 tient à ce paradoxe : l’or a flambé dans un contexte de taux d’intérêt relativement élevés, de marchés actions soutenus et d’inflation officiellement maîtrisée. Autrement dit, dans un environnement où, selon les manuels, il aurait dû refluer.

Ce renversement de logique est révélateur. Les investisseurs ne regardent plus seulement les taux nominaux à court terme, mais la crédibilité à long terme des équilibres monétaires. Ce que l’or intègre désormais, ce n’est pas une anticipation conjoncturelle, mais le doute croissant sur la capacité des États à stabiliser durablement leurs finances sans recourir à des accommodements monétaires répétés.

Car la réalité est désormais bien établie : dans l’ensemble des économies avancées, la dette publique n’est plus conjoncturelle mais structurelle. Les déficits se succèdent, justifiés par des urgences successives – sanitaires, énergétiques, climatiques, géopolitiques – sans qu’une trajectoire crédible de stabilisation soit clairement assumée. Le discours politique entretient l’idée que le temps, la croissance future ou l’habileté monétaire finiront par résoudre ce que le choix démocratique évite.

L’or, lui, ne croit pas à cette narration. Il agit comme un révélateur de la fragilité financière mondiale : des États durablement endettés, des banques centrales contraintes de préserver la soutenabilité de ces dettes, et une promesse tacite selon laquelle les taux réels ne pourront pas rester durablement élevés. Et c’est précisément ce laxisme qui nourrit la défiance.

Un autre aspect du phénomène est resté largement sous-estimé : depuis plusieurs années, les banques centrales – en particulier hors du bloc occidental – ont massivement accru leurs réserves d’or. Ce mouvement n’a rien de symbolique. Il répond à une logique stratégique : réduire la dépendance aux monnaies dominantes, se prémunir contre les sanctions financières, diversifier des réserves longtemps concentrées sur la dette souveraine occidentale.
Les banques centrales diversifient progressivement leurs actifs : la part du dollar dans les réserves de change globales est passée de 72 % en 1999 à 58 % aujourd’hui. C’est que, avec l’aggravation du déficit budgétaire et des comptes courants des États-Unis, Washington fait un usage de plus en plus immodéré de la « planche à billets ». La création massive de ces nouveaux dollars érode la confiance dans le billet vert. Un phénomène qui pourrait encore empirer avec l’offensive que mène le président américain sur la Réserve fédérale américaine, jusqu’ici indépendante.

Jusqu’à présent, l’or partageait avec le dollar le statut de valeur refuge. Depuis quelques mois, les choses ont changé : de la Chine à la Pologne, en passant par la Turquie, les banques centrales, un peu partout, ont tendance à s’alléger en dollars et acheter du métal précieux. Elles détestent l’imprévisibilité du président Trump. Quant à la dette américaine (38 trillions de dollars !), son montant ne les rassure pas.

Incidemment, au moment où les tensions avec l’Amérique se font très vives, il faut noter que l’Europe n’est pas si démunie qu’on le dit. Les pays de l’UE détiennent 70 % de la dette américaine à l’étranger, soit 8 000 milliards de dollars. Si les Européens perdaient un jour confiance en leur ex-allié, le fameux privilège du dollar pourrait être sérieusement entamé. La puissance américaine est monétaire autant que militaire. En cas de confrontation, cette puissance pourrait devenir une grande faiblesse.

La France face au déni budgétaire

La France, dans ce paysage, occupe une place singulière. Elle n’est ni au bord de la faillite ni menacée d’un choc immédiat. Mais elle incarne une forme de déni. La dette publique progresse sans trajectoire de redressement. Les priorités s’additionnent – transition écologique, réindustrialisation, sécurité, modèle social – sans que les arbitrages nécessaires soient assumés. Faute de choix budgétaires, la pression se déplace vers la sphère monétaire. La Banque centrale européenne devient le garant implicite de la stabilité du système, au prix d’une ambiguïté croissante entre indépendance juridique et dépendance politique. Là encore, l’or agit comme un juge muet : il ne sanctionne pas une politique particulière, mais l’absence de récit crédible.

Il serait tentant de voir dans cette flambée du métal précieux une simple spéculation. Ce serait se tromper de diagnostic. L’or ne vote pas, ne milite pas, ne complote pas. Il enregistre. Et ce qu’il enregistre aujourd’hui, c’est un affaiblissement du lien entre la promesse politique et sa traduction économique, bref l’impuissance. Au passage, un rappel qui fait mal. En 2004, un ministre des Finances – Nicolas Sarkozy – a décidé la vente de 589 tonnes d’or de la Banque de France. La France a tiré de cette vente moins de 5 milliards d’euros. Or, sur la base du cours actuel, ces 589 tonnes vaudraient aujourd’hui environ 70 milliards ! Soit quelque 65 milliards de manque à gagner ! Qui dit mieux ?

La hausse spectaculaire de l’or révèle une crise de confiance qui dépasse l’analyse conjoncturelle. Une crise qui sanctionne l’absence de courage politique, quand les choix sont différés, les contraintes contournées, quand les responsables espèrent que le système monétaire compensera l’évitement des dirigeants. L’histoire économique montre pourtant que lorsque les décisions sont trop longtemps repoussées, ce sont les marchés – et non les urnes – qui finissent par trancher. Keynes disait : « L’or est une relique barbare ».

Bernard Attali

Editorialiste