La rumeur qui tue
Delphine Bürkli, maire du 9ème arrondissement de Paris, a choisi d’exposer une trentaine de dessins d’un étudiant qui s’est suicidé après avoir été harcelé par les élèves de son école d’arts appliqués Lisaa.
Il s’appelait Pheanith Hannuna, il était né au Cambodge le 21 juin 1999. Abandonné à la naissance et emmené par des voisins à l’orphelinat de son village, il n’avait pas trois ans quand, en mars 2002, Anne-Sophie Mercier et Benjamin Hannuna, ses futurs parents, l’adoptent et le ramènent en France.
Dès l’âge de dix ans, Pheanith se passionne pour le dessin. Son bac en poche, option arts appliqués, il intègre l’Institut Supérieur des Arts Appliqués (Lisaa) où il se consacre, entre autres, au cinéma d’animation. A ses heures perdues, il dessine ce monde qu’il voit d’un regard lucide et désabusé. On y trouve l’abandon – un homme attaché seul au bord d’un précipice tandis que les autres lui tournent le dos et s’éloignent de lui ; la prison intérieure, dont on tente en vain de sortir parce qu’on finit toujours par y retourner ; le téléphone portable qu’on consulte plutôt que de surveiller au parc un enfant ; le travail qui fait plier l’échine ; le couple comme un enfermement ou le faire-semblant qui se saisit si souvent des hommes qui cachent leur vraie personnalité.
Hergé, Topor, et Cabu furent ses maîtres, lui qui rêvait de devenir dessinateur de presse.
Il choisit de signer ses dessins Anglox, inspiré du jeu Minecraft qu’il affectionne où les joueurs se font la guerre pour s’attribuer des ressources minières. Sur son compte Instagram, il écrit : « j’utilise votre souffrance, nos souffrances, toute la souffrance humaine qui puisse exister, pour qu’elle nous fiche la paix à un moment donné ».
Delphine Bürkli a fait de la lutte contre les violences faites aux enfants son cheval de bataille. Elle a choisi d’exposer les dessins de Pheanith Hannuna dans sa mairie du 9ème arrondissement de Paris, saisie par la profondeur et la maturité de son oeuvre. La plus violente, la plus insoutenable, s’intitule « La rumeur ». On y voit un meneur qui pointe du doigt un enfant qu’il congédie de l’école. L’agresseur est suivi par des moutons bêlants qui portent leur cartable sur le dos. Sans le soutien d’aucun camarade, l’enfant exclu s’éloigne, seul.
L’artiste l’a dessinée un mois avant de se suicider. Harcelé pendant une longue année dans son école de cinéma, Pheanith Hannuna a mis fin à ses jours le 9 décembre 2020. Il avait vingt-et-un ans.



