La Sécu sinistrée par la démagogie

par Gilles Bridier |  publié le 04/11/2025

Les partis de gouvernement ont une responsabilité dans la dérive des comptes de la sécurité sociale. À force de démagogie, l’accumulation des déficits met en péril le système de santé. Et le temps joue contre les assurés.

Pour les 80 ans de la Sécurité sociale, une carte vitale géante au nom de l’un de ses fondateurs, Ambroise Croizat, Ministre communiste, anime la façade du siège du Parti communiste français, à Paris avec le texte jaune «La sécu, c’est…». (Photo Eric Broncard / Hans Lucas via AFP)

Il y a de quoi se taper la tête contre les murs. Alors que la pandémie de Covid a été vaincue et qu’aucune autre n’est à déplorer, les comptes de la Sécu partent à vau-l’eau. On a peine à croire qu’en 2019, ils étaient quasiment à l’équilibre.

Alors que le déficit de 2023, en sortie de pandémie, aurait dû diminuer, il s’est creusé de 4,8 milliards d’euros en 2024 pour atteindre 15,3 milliards. Et voilà que pour 2025 la Cour des comptes, en plein débat sur le projet de loi de finance de la sécurité sociale (PLFSS), pointe une nouvelle dégradation. Le déficit des régimes obligatoires de la Sécu et du Fonds de solidarité vieillesse (FSV) s’aggraverait de 7,7 milliards d’euros cette année par rapport à 2024, creusant le trou à 23 milliards pour 2025, un quasi doublement en deux ans ! Les dépenses ont encore dérapé et, « pour la troisième année consécutive, les prévisions de recettes étaient trop optimistes », commente laconiquement la Cour.

Pire: en 2026, sans un puissant coup de rein pour revenir à un début d’amélioration dans les comptes, le déficit tendanciel pourrait atteindre 28,7 milliards ! Pour enrayer cette dérive mortifère, le PLFSS pour l’an prochain prévoit un effort de 11 milliards d’euros pour réduire le déficit à 17,5 milliards.

Ces projections sont-elles crédibles? « Le redressement envisagé est cependant exposé à de fortes incertitudes », alerte la Cour. Car ces chiffres sont basés sur une perspective de croissance de 0,9%, ce qui implique une économie plus robuste qu’actuellement malgré l’instabilité politique qui la pénalise. Et surtout, ils sont fondés sur un gel des pensions et des prestations sociales associé à un doublement des franchises médicales et à une baisse des prix des médicaments, autant de mesures qui, tel le gel en question, pourraient être écartées de la version finale du budget. La trajectoire de réduction des déficits est, à ce stade, improbable.

Et si, encore, les Français étaient satisfaits de leur Sécu! Mais ce n’est même plus le cas, alors qu’elle faisait référence dans le monde quand elle coûtait moins ! L’hôpital, notamment, est à reconstruire ! Les aiguilles du tableau de bord s’affolent face à l’aveuglement des démagogues. Les efforts pour amortir la dette sociale sont annihilés; cette dette se reconstitue et pourrait atteindre 100 milliards d’euros en 2029. Tout laxisme pour redresser les comptes de la Sécu met en péril la couverture sociale de demain. Peut-on se prétendre parti de gouvernement avec une vision pour l’avenir du pays, sans prendre en compte ce risque qui pèsera plus lourd sur les plus démunis?

Certes, les contraintes sont fortes. D’abord, la démographie avec le vieillissement de la population (les personnes de 60 ans et plus, qui composent plus de 20% de la population selon l’Insee sont à l’origine d’environ 45% de l’ensemble des dépenses de santé). Ensuite, les exonérations de cotisations sociales pour faciliter les embauches, qui ponctionnent les recettes de la Sécu. Ou encore, les prises en charge des patients revendiquées aujourd’hui comme un droit correspondant à un salaire différé affecté à la santé.

Les choix vont s’imposer, d’autant plus douloureux qu’ils seront tardifs. A l’occasion d’une tribune co-signée dans Le Monde, Jean-Marie Spaeth, ancien président de la CNAM (assurance maladie) et de la CNAV (assurance vieillesse) démontre combien il est illusoire de concilier baisse du déficit public, hausse du revenu et non allongement de la vie active. On peut en concilier deux en abandonnant le troisième, estime-t-il. Problème : lequel ? La baisse du déficit public, et celui de la Sécu, est un impératif. La hausse du revenu est une revendication pour plus de pouvoir d’achat; impossible d’augmenter les cotisations. Reste… le troisième, qui repose implicitement le débat sur l’âge de départ à la retraite, surtout dans un pays où le faible taux d’emploi des jeunes et des seniors ampute les recettes assises sur les prélèvements. Même avec une suspension de la réforme des retraites, il faudra bien y revenir.

Gilles Bridier