La société du risque
Nos infrastructures énergétiques ou de transport sont d’une dangereuse fragilité. Coupable : la logique de rentabilité à courte vue qui domine leur gouvernance.
Il aura suffi d’un court-circuit sur la ligne de métro reliant l’Exposition universelle d’Osaka au centre-ville pour paralyser des dizaines de milliers de visiteurs, dont beaucoup ont passé la nuit bloqués, exposés à la chaleur et privés d’informations fiables dans un chaos indescriptible. L’incident, survenu le 13 août, a fait la une des journaux japonais mais est passé ici plutôt inaperçu. Dommage. Car au-delà de l’anecdote, il sonne comme un signal d’alarme : nos infrastructures modernes, conçues pour être fluides et performantes, sont d’une extrême vulnérabilité.
Osaka 2025 n’est pas un cas isolé. On se souvient du blackout géant de 2003 aux États-Unis, parti d’une ligne électrique défaillante dans l’Ohio, qui avait plongé 55 millions de personnes dans le noir. Plus près de nous, la panne informatique de British Airways en 2017 avait cloué au sol 75 000 passagers Et chacun garde en mémoire la panne électrique survenue en Espagne et au Portugal il y a quelques semaines. Et même une société technologique comme le Japon n’est pas épargnée : en 2022, l’opérateur KDDI a laissé 30 millions d’usagers sans téléphone ni internet, y compris pour les appels d’urgence. Dans tous ces cas, le scénario est le même : une faille ponctuelle – rail oxydé, ligne saturée, serveur défaillant – se transforme en crise systémique parce qu’elle touche des réseaux interconnectés et parce que les secours ne sont pas à la hauteur.
Derrière ces incidents l’enjeu est très politique . Nous demandons à nos réseaux d’être rapides, bon marché et omniprésents. Nous exigeons aussi qu’ils soient mis en concurrence et donc qu’ils soient rentables. Mais nous oublions souvent qu’ils doivent aussi être sécurisés, prévisibles et réparables. Or la gouvernance des grandes infrastructures, qu’il s’agisse de transport, d’énergie ou de numérique, reste trop souvent dictée par des logiques comptables de court terme. Mon expérience à la tête d’Air France m’a enseigné que la réduction des coûts a une limite moralement infranchissable : la sécurité des passagers. Lorsque, dans leur frénésie ultra-libérale , les autorités américaines ont dérégulé le transport aérien mondial au début des années 80 ce fut le cadet de leurs soucis.
La crise d’Osaka montre aussi que la technique ne suffit pas : une panne est toujours possible. Sans oublier qu’en période de tension internationale un acte hostile peut survenir à tout instant. La vraie différence se fait dans la capacité à anticiper et à l’accompagner. Pourquoi les autorités japonaises n’ont-elles pas prévu de zones d’accueil climatisées, de distribution d’eau, de relais d’information multilingue, alors même que l’Exposition universelle attirait un public mondial ? La réponse est simple : parce que nous continuons à croire que la machine ne faillit pas. Ulrich Beck parlait de la « société du risque » : nous y sommes.
Les conséquences à court terme peuvent être gravissimes. À long terme aussi : un jour viendra, et on s’en approche, où les tarifs d’assurance seront rédhibitoires… Face à ce constat, il est temps de repenser nos politiques d’infrastructures sous l’angle de la résilience. Il s’agit moins d’une question pour ingénieurs que pour politiques : accepter de payer le prix de la sécurité invisible plutôt que de subir le coût de la panne visible. À l’heure où nous rêvons de villes intelligentes, de réseaux électriques décarbonés de monnaie virtuelle et d’intelligences artificielles omniprésentes, il serait sage de se souvenir qu’une société se juge autant à la sécurité qu’à la performance.



