La solitude d’un Français juif

par Bernard Attali |  publié le 17/10/2025

Il arrive qu’un livre ait la force d’un coup de poing. J’ai perdu un bédouin dans Paris, d’Arthur Essebag, publié aux éditions Grasset, est de ceux-là : un texte né du choc, de la sidération, ressentis par un Français juif après le 7 octobre 2023.

"J'ai perdu un bédouin dans Paris", auteur : Essebag Arthur, éditeur : GRASSET ET FASQUELLE

Le récit est une méditation douloureuse sur ce que le pogrom du 7 octobre a révélé de la société française : sa mémoire défaillante, sa confusion morale, et son effrayant aveuglement face à la haine. Arthur Essebag raconte la solitude. Dans les rues de Paris, il voit surgir des slogans, des drapeaux, des cris qui prétendent défendre une cause humanitaire, mais qui, souvent, dissimulent autre chose : un antisémitisme rajeuni, recyclé, camouflé derrière la bannière palestinienne. Ce n’est plus la vieille haine raciste mais ça y ressemble. C’est une haine habillée d’idéalisme, qui se croit vertueuse parce qu’elle se dit du côté des opprimés. Et qui brouille les cartes entre agresseurs et agressés. L’auteur en démonte les ressorts avec une précision glaciale : derrière la compassion affichée, le mépris renaît, et la peur s’installe.

Ce qui bouleverse dans ce livre, c’est la manière dont Essebag saisit les signes du quotidien : une blague nauséabonde captée au café, un silence gêné dans une conversation anodine, des soutiens qui se défilent, une phrase souvent entendue : « Je ne suis pas antisémite… mais… ». Et surtout des lâchetés insoutenables : ces affiches appelant à la libération des otages enlevés par le Hamas, arrachées nuit après nuit sur les murs de Paris. Avant la riposte israélienne. Comme si la simple exigence de rendre la liberté à des enfants, à des femmes, à des vieillards, était suspecte. Ce déni d’humanité, ce refus de compatir, Arthur Essebag l’analyse comme le signe d’un effondrement moral : celui d’une société qui ne sait même pas pleurer les victimes de la barbarie, d’où qu’elle vienne. Sans le dire, il revisite l’Ancien Testament qui recommande au Juif de ne jamais oublier qu’il fut « étranger en Égypte ».

Pourtant, le livre n’est pas un règlement de comptes. C’est un acte de fidélité. Fidélité à la France, d’abord – celle des Lumières – que l’auteur continue d’aimer évidemment. Fidélité à la vérité, surtout, qui l’empêche de tout confondre. Essebag le répète avec courage : on peut aimer Israël sans aimer ses dirigeants ; on peut défendre le droit d’un peuple à vivre en paix sans approuver ses gouvernants. La force du livre tient dans cette distinction morale, dans cette capacité à séparer la justice de la vengeance, la loyauté du fanatisme.

J’ai perdu un bédouin dans Paris n’est pas un livre sur le conflit israélo-palestinien. C’est un livre sur notre société, un miroir tendu sur ce qu’elle devient quand elle perd ses valeurs. À méditer, quelques jours à peine après que des mains anonymes ont profané la tombe de Robert Badinter.

Pour tous ceux qui aiment la France, ce livre est une épreuve. C’est pour cela qu’il faut le lire.

Bernard Attali

Editorialiste