La télé-réalité au pouvoir
Bien plus que ses résultats tangibles, c’est le talent télévisuel de Trump qui explique sa réussite. L’image l’emporte sur le réel, comme dans tout régime autoritaire, ce qui menace dangereusement la démocratie américaine.
Trump est homme de télévision bien plus qu’homme d’affaires. Pour lui, l’affichage et la forme comptent bien plus que les résultats tangibles. Un signe parmi cent autres : au terme de sa fameuse rencontre avec Zelensky dans le bureau ovale, il a lâché qu’elle « ferait de la bonne télévision ».
Pour des électeurs peu politisés, Trump est connu pour des symboles : le mur à la frontière avec le Mexique, et sa posture d’homme d’affaires richissime expert en négociation. Bien plus que sur des réussites tangibles, il a capitalisé sur cette image pour traiter les deux sujets prioritaires de sa campagne : l’économie et l’immigration.
Dans les deux cas pourtant, la réalité est bien différente. Sous Trump, entre 2017 et 2021, les reconduites à la frontière étaient moins nombreuses que sous Obama ou Biden. Mais en promettant de construire un mur à la frontière et en défiant la loi pour y parvenir, il a renforcé sa réputation d’homme prêt à tout pour défendre le peuple américain, tout en affaiblissant les contrepouvoirs démocratiques.
Sur l’économie, le bilan d’Obama et de Biden est meilleur que celui de Trump lors de son premier mandat (même en excluant l’impact du Covid). Les premiers 100 jours de 2025 ont conduit à un recul inattendu du PIB et à la baisse de la bourse. Pourtant, grâce à sa communication, Trump se prévaut d’une compétence économique que lui reconnaissent même une partie de ses opposants. Pour beaucoup d’Américains, le président est d’abord l’homme d’affaires décidé et « successful » de l’émission de télé-réalité « The Apprentice », où il jouait ce rôle avec conviction. Pourtant Trump est avant tout un héritier qui a dilapidé une partie de son héritage, fait faillite six fois et n’a évité la banqueroute personnelle que grâce à une intervention de son père.
Trump est un président de télé-réalité pour qui le récit épique est l’élément central. Si Bush était le président du Patriot Act après le 11 septembre, Obama celui de Obamacare et Biden du plan IRA visant à réindustrialiser les Etats-Unis, la principale mesure législative de Trump 1.0 était une baisse d’impôts pilotée exclusivement par la majorité républicaine au Congrès. Trump 2.0 pourrait être défini par la signature de décrets présidentiels en direct à la télévision, marque de son pouvoir, faisant croire qu’une signature peut changer la réalité du pays, plus qu’un processus législatif.
Dans la vision de Trump, le fait d’agir est en soi une qualité, quels qu’en soient les résultats. La Maison Blanche diffuse en permanence des spots vidéo le mettant en scène, regard et démarche décidées, accompagné d’une musique de film d’action. Même chez les électeurs de Trump déçus par sa performance, le fait que lui « fait quelque chose » est porté à son crédit, ce qui traduit autant son talent unique de communication que la faillite abyssale des démocrates sur ce point.
Dans les démocraties modernes, le faire-savoir est aussi important que le savoir-faire. Homme du faire-savoir s’il en est, Trump n’a jamais réglé les problèmes. Il a de surfé dessus pour assurer son pouvoir, comme tout populiste démagogue. Mais derrière la communication grossière du président, de véritables idéologues comme J.D. Vance ou Peter Thiel s’emploient à changer le pays en profondeur, vidant l’état fédéral de sa substance et les contrepouvoirs de leur légitimité et de leur capacité à contrer l’exécutif. Cette présidence baroque aux mensonges orwelliens mène le pays à un régime autoritaire. Détail éloquent : la télé-réalité, qui a forgé l’image de Trump dans l’opinion, a pris son envol avec une émission devenue concept mondial, au nom évocateur de « Big Brother ».



