La tradition vintage du 1er mai
Il est des patrimoines qui vieillissent plus mal que d’autres. Le 1er mai et ses traditionnels cortèges syndicaux n’échappent pas à la transformation du monde.
Bien sûr il y a le muguet. Et pour un peu que les rayons du soleil s’en mêlent, le bonheur simple de retrouver les copains quand ce ne sont pas les camarades. Pourtant, le 1er mai ne fait plus recette. Les têtes blanchies peuplent massivement les cortèges, buttes témoin d’un âge d’or de la tradition ouvrière qui n’est plus.
Patchwork de revendications, la journée de lutte internationale du monde du travail évoque aussi les errements d’une gauche sociale et politique davantage tournée vers le passé qu’en capacité de se projeter vers l’avenir. A côté des anciens, les nuances de l’ultra-gauche ressassent des slogans anachroniques, dans un culte de la marginalisation qui n’a pas d’égal. Difficile pour des confédérations syndicales désertées de faire entendre le moindre message entre pôle populiste, organisations kurdes, mouvance propalestinienne plus ou moins bien outillée et présence singulière d’organisations de gauche, elles aussi confrontées au passage de témoin générationnel.
Sylvie Pierre-Brossolette rappelait dans nos colonnes, combien cette question générationnelle interroge – à raison – sur la capacité à réinventer un récit crédible et mobilisateur. Le 1er mai en est un indicateur parmi d’autres. Manifester pour la paix peut s’entendre. Mais laquelle ? Celle qui met fin à l’escalade sanglante de Netanyahou et ses alliés suprémacistes à Gaza, en Cisjordanie et au sud Liban, après les pogroms du 7 octobre 2023 ? Dans ce cas, oui. Mais la paix aux conditions de Poutine, pour satisfaire l’aliéné de la Maison Blanche, sur le dos des populations ukrainiennes, assurément non.
Or, dans ce domaine comme tant d’autres, la gauche politique et sociale n’échappe pas à son incapacité à renouveler le logiciel. Fracturée sur la question des retraites, entre déni sur la réalité démographique permettant le maintien du financement par répartition en cas de statu quo, incapacités à s’emparer de la question salariale dans le secteur public tout en acceptant d’en refonder les statuts, le risque qu’elle apparaisse davantage comme le camp du conservatisme plutôt que celui du mouvement, en prise avec les questions nouvelles, est bien réel.
Concurrencée par l’extrême-droite dans ce qui lui reste d’ancrage populaire en dehors des métropoles, elle est tentée de coller aux slogans démagogiques, décorrélés de la réalité sociale et des nouvelles générations entrées sur le marché du travail, pour freiner la décrue de sa place institutionnelle.
En visite dans l’Aude, la direction du RN ne choisit pas sa cible au hasard. À Narbonne, anciennement terre du midi rouge et circonscription de Léon Blum durant le Front Populaire, Marine Le Pen est désormais chez elle. Avec plus de 54% au second tour de la présidentielle, trois circonscriptions déjà brunes, le bain de foule lui est acquis comme dans toute une série de villes moyennes, éloignées des ZFE et de la start-up nation.
Dans ces territoires, la gauche, marginale, n’offre qu’une union de façade de candidats communs sans cohésion, du NPA aux socialistes. Sans capacité d’innovation, elle anone une histoire pour laquelle on peut éprouver de l’affection. Fourmies, Chicago, les bourses du travail, les glorieux piou-piou du 17e en 1907, la viticulture de masse du temps où la CGT épongeait le surplus dans les bistrots de la moindre commune. Tout ceci appartient désormais au passé et au patrimoine de la gauche comme jadis les corons. Le reconnaître n’est en rien dédaigneux. On peut même en célébrer les pages héroïques et leur utilité. Mais s’en tenir à cela revient à se contenter d’une situation chaotique que chacun connait.
Moins de 7000 votants chez les écologistes, un parti de retraités au PCF, un parti socialiste à 20 000 votants dont le maillage territorial masque les insuffisances programmatiques, ce n’est guère mieux pour des formations syndicales réunissant moins de 2 millions de travailleurs dont 2 actifs sur 3 en mettant les choses au mieux.
Cela ne signifie nullement qu’il faille abandonner une Histoire, abdiquant sa transmission auprès des jeunes générations mais c’est une alerte qui doit être entendue. Pour garantir le sens originel du 1er mai, la défense des producteurs ne peut se faire qu’en rapport avec son temps faute de quoi, passé le muguet, viendra le temps des cerises… et le merle moqueur.



