La (trop) belle histoire des Glucksmann
Raphaël Glucksmann vient de loin. La riche histoire de sa famille, marquée par des engagements courageux et des destins romanesques, fait mieux comprendre le personnage, issu d’une lignée qui l’oblige.
Quelle hérédité ! Quel destin ! À voir l’excellent documentaire « Les Glucksmann », écrit et réalisé par Steve Jourdin et produit par Alexandre Amiel, que diffuse actuellement Public Sénat (*), on comprend mieux pourquoi Raphaël Glucksmann est ainsi habité. On y apprend que ses ancêtres se sont déjà enflammés pour de grandes causes géopolitiques, à la rescousse de peuples opprimés. Son grand-père Rubin Glucksmann, son père André Glucksmann, ont fait de leurs vies un engagement. Parfois même un roman.
Un héritage révolutionnaire et clandestin
Né en Autriche-Hongrie, Rubin est un enfant du sionisme socialiste de ces Juifs d’Europe qui rêvaient de retourner en Palestine pour fuir les pogroms et travailler dans des kibboutz, non pour s’enrichir mais pour servir la collectivité. Être ensemble, sur la terre des ancêtres, pour que tous vivent dignement. Leur idéal est révolutionnaire : avec son épouse Marta Glucksmann, la grand-mère de Raphaël, Rubin rejoint la révolution de Vladimir Lénine. Il parle quatre langues et veut mener son engagement au plus loin. Il s’enrôle au Komintern, l’internationale communiste, et devient un espion russe au service du régime soviétique et de la révolution mondiale.
André Glucksmann, de l’utopie au procès du totalitarisme
Son fils, futur père de Raphaël, rejoint dans un premier temps le même combat. Né en 1937, André Glucksmann adhère au marxisme-léninisme, militant dissident de l’Union des Étudiants communistes, qui s’oriente ensuite vers le maoïsme, au sein de la Gauche prolétarienne. L’évolution du communisme à l’Est provoque chez lui une prise de conscience. Il a vingt ans en 1956, quand surgit le premier doute lors de l’intervention des chars russes à Budapest, où 10 000 manifestants ont renversé la statue de Staline. Nouveau choc en 1962, lorsque le dissident russe, Alexandre Soljenitsyne, publie son premier livre Une journée d’Ivan Denissovitch, qui décrit la vie quotidienne au goulag où il a été emprisonné pendant huit années de travail forcé. Le Printemps de Prague lui redonne l’espoir jusqu’à l’intervention militaire de l’été 1968, tandis qu’il côtoie en Mai 68 Daniel Cohn-Bendit lors du soulèvement des étudiants contre la société autoritaire et figée dominée par le gaullisme.
Dès lors, après son passage à la Gauche prolétarienne, André Glucksmann rompt avec le marxisme et dénonce le communisme comme un totalitarisme. Avec la publication de « La cuisinière et le mangeur d’hommes », critique féroce du léninisme, il rejoint le courant qu’on nommera « les nouveaux philosophes », aux côtés de Bernard-Henri Lévy ou de Pascal Bruckner.
Lors de l’effondrement de l’URSS, quand la Russie envoie ses soldats combattre l’indépendance de la République tchétchène, André s’associe à la cause des insurgés et recueille chez lui des Tchétchènes exilés à Paris. En 1999, son fils adoré Raphaël a vingt ans à son tour lorsqu’éclate la seconde guerre de Tchétchénie. Raphaël Glucksmann se souvient que son père avait alors disparu sans donner de nouvelles pendant un mois entier. Il était allé dans les montagnes, côtoyer la résistance des Tchétchènes face à… Vladimir Poutine, à qui Boris Eltsine venait de passer le flambeau.
De la filiation à l’ambition de 2027
Cette filiation explique beaucoup de choses. Très vite, Raphaël Glucksmann s’engage à son tour pour soutenir la « révolution des roses » en Géorgie, nouveau terrain de résistance à la Russie. On comprend que ses envolées lyriques en faveur de la résistance ukrainienne viennent de loin : de Rubin, d’André, de ses ancêtres qui ont choisi la rébellion, qu’elle soit de gauche ou même de droite, même si le « rebelle » présumé se nomme… Nicolas Sarkozy. « Mon père était l’homme de la révolution, j’ai eu la chance d’être son fils », commente Raphaël Glucksmann.
On mesure la force de l’héritage familial qui anime son ambition. Chez les Glucksmann, on vit de ses idées et on s’engage pour elles, jusqu’à concourir pour l’élection présidentielle de 2027. On enfourche le romanesque comme sa mère Fanfan qu’il adule, qui est de toutes les causes et dont il assure qu’elle l’a façonné. Ces convictions s’accommodent-elles de la réalité ?
Refaire le monde, sauver les opprimés, géorgiens, ouïgours ou ukrainiens, tout cela a peu à voir avec les chamailleries de la gauche plurielle. À La Réole, il y a dix-huit mois, Raphaël Glucksmann avait promis que son parti, Place Publique, proposerait dès juin 2025 un programme politique. Début février 2026, on l’attend encore. Les trois présidentiables d’une future « fédération sociale-démocrate » — Glucksmann, François Hollande et Bernard Cazeneuve — veulent désormais constituer ensemble une plate-forme programmatique. Comme si, bercé depuis sa tendre enfance par les combats des nouvelles républiques de l’ex-URSS (Tchétchénie, Géorgie, Ukraine), Raphaël Glucksmann peinait à bâtir seul un projet pour la France.
(*) Samedi 7 février à 22 h 30, dimanche 8 février à 11 h, vendredi 13 février à 18 h 30, samedi 14 février à 20 h.



