La vraie nature de l’intelligence artificielle

par Malik Henni |  publié le 01/08/2025

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Ni technolâtre ni technophobe, Mathieu Corteel, philosophe, ouvre la boîte noire de l’algorithme pour démystifier l’IA.

Mathieu Corteel (capture d'écran "C à vous la suite" © France•TV) Couverture du livre "Ni dieu ni IA" (©Éditions La Découverte)

Les intelligences artificielles (IA) sont déjà partout : dans les flux financiers, les systèmes d’information, mais aussi dans l’édition, la production scientifique… Comment les utiliser, comment les maîtriser ? Entre le technosolutionnisme de la Silicon Valley et le catastrophisme « du modèle Amish » (Macron) une troisième voie se fait jour. Celle d’une compréhension critique des IA, de l’économie à laquelle elles se rattachent et la démystification des termes marketings racoleurs sans cesse promus par quelques milliardaires libertariens.

Dans un ouvrage à la fois exigeant et pédagogique (*), le philosophe et historien des sciences Mathieu Corteel (Sciences Po) revient sur le fonctionnement de ces algorithmes, dont, il faut bien le dire, la logique échappe à la majorité des mortels. Partisan d’un « scepticisme anthropotechnique », il plaide pour la définition d’une éthique de l’interaction entre l’homme et l’IA.

Ses explications sont d’utilité publique et éclairent d’un jour nouveau le débat sur l’usage des algorithmes : car, comme il l’écrit, il est nécessaire de comprendre que « le business model de l’IA repose sur l’illusion ». Illusion des vidéos sans cesse plus photoréalistes, illusion de la pertinence des réponses apportées par les chatbot, jusqu’à l’illusion de l’amour que certaines personnes pourraient ressentir pour des algorithmes ayant pris l’apparence de jolies femmes pixelisés…

De la machine de Turing à ChatGPT, l’auteur décortique le fonctionnement de ces lignes de code dont le développement pourrait faire advenir un nouvel âge du capitalisme, qualifié de « cognitif » car tourné vers l’accumulation de connaissances. Les fractures que l’IA va développer dans la société sont déjà là, au risque de laisser des pans entiers de la population dans le chaos de la « destruction créatrice ». La question du revenu universel y est dénoncée pour ce qu’elle est, à savoir un outil de déplacement de la pauvreté alors que les grands groupes s’enrichissent sans cesse, une situation que Cédric Durand a qualifié de « techno-féodalisme ».

Seule possibilité pour éviter le règne de la bêtise et du faux dans tous les interstices de la vie démocratique et économique : chacun doit comprendre ce qui se cache dans la boîte noire de l’algorithme, en intériorisant bien que chaque interaction avec le système a des effets sur l’ensemble du système. Ou, autrement dit : « Il faudrait pour cela changer l’organisation de nos interactions avec les IA et entrer dans un agencement auto-poïétique, structuré selon le naturalisme de l’information en mettant en évidence les implications de chacune de nos décisions pour l’ensemble du système »… Sachant que la poïétique consiste à étudier les conditions de création d’une œuvre ou d’un phénomène.

Les quelques termes en grec que l’on trouve dans l’ouvrage ne doivent pas rebuter le lecteur : la qualité de l’argumentation et l’importance des enjeux rattrapent tout. Vieux débat que cela de la complexité des termes usés et inventés par les philosophes. Cependant, vu l’imagination déployée et les propos critiques tenus, une chose demeure certaine : l’IA n’a pas été utilisée pour rédiger ce livre.

(*) Mathieu Corteel – Ni Dieu ni IA, une philosophie sceptique de l’intelligence artificielle – La Découverte.

Malik Henni