L’absurde pour la géopolitique

par Alfred de Montesquiou |  publié le 08/08/2025

Cette BD intimiste raconte le régime nord-coréen par le prisme du récit personnel. Absurde ? Captivant !

"Mon ami Kim Jon-Un", de Keum Suk Gendry-Kim , traduit du coréen par Loïc Gendry et Young Joo Lee, éditions Futuropolis.

Dans un paysage éditorial où la bande dessinée s’aventure de plus en plus sur les terrains glissants de la géopolitique, Mon Ami Kim Jong-Un se démarque par son approche singulière d’un sujet brûlant, la Corée du Nord. Cette œuvre audacieuse interroge les codes de la diplomatie à travers le prisme de l’absurde, transformant l’une des dictatures les plus hermétiques du monde en terrain de jeu narratif. 

L’autrice – Keum Suk Gendry-Kim, dessinatrice et interprète franco-coréenne de renom –  déploie ici un style graphique délibérément dépouillé, où la simplicité du trait contraste avec la densité du propos. Une économie visuelle qui amplifie l’impact satirique, transformant chaque page ou presque une en charge politique minutieusement orchestrée, avec des personnages volontiers caricaturaux qui deviennent des archétypes universels, plutôt que des portraits individualisés.

Le scénario évite l’écueil de la diabolisation primaire pour proposer une dissection impitoyable des mécanismes diplomatiques occidentaux. La Corée du Nord devient un miroir déformant révélant nos propres contradictions. Pour déployer son humour noir comme une sorte de scalpel journalistique. 

L’œuvre interroge aussi, frontalement, les limites de l’humour politique : peut-on transformer un dictateur en personnage de fiction sans banaliser ses crimes ? L’autrice assume cette zone grise, partant de la proposition que l’absurdité révèlera mieux la réalité que les discours convenus. 

La construction narrative alterne ainsi habilement intimité et panorama géopolitique, maintenant une tension permanente entre légèreté apparente et la gravité du contexte : celui d’une guerre ente le Nord et le Sud de la Corée qui n’est toujours pas officiellement connue, tandis que les sujets de la dynastie Kim s’enfonce depuis des décennies dans un ostracisme paranoïaque et belliqueux, renforcé par l’arme nucléaire.  

Au-delà de la provocation, Mon Ami Kim Jong-Un renouvelle notre rapport à l’information internationale à l’ère des fake news et des réseaux sociaux pour traiter d’un sujet grave sans pathos ni cynisme gratuit. 

Mon ami Kim Jon-Un, de Keum Suk Gendry-Kim , traduit du coréen par Loïc Gendry et Young Joo Lee, 288 pages, 30 euros, éditions Futuropolis.

Alfred de Montesquiou