L’Afrique, un continent aux promesses confisquées

par Bernard Attali |  publié le 17/10/2025

Le livre de Jean-Paul de Gaudemar, Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique, publié aux Éditions L’Harmattan, dresse un constat passionnant et très alarmant. Pour l’auteur, la question africaine n’est plus seulement humanitaire : elle pose un gigantesque défi géopolitique.

"Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique", auteur : Jean-Paul de Gaudemar, éditeur : L'Harmattan

L’Afrique, est une proie. La Chine y bâtit routes, ports et stades, mais surtout prend le contrôle stratégique du cobalt congolais, du lithium zimbabwéen et des terres rares indispensables à la transition énergétique mondiale. La Russie, sous couvert de partenariats militaires, y installe ses milices et son influence, de la Centrafrique au Mali. Les États-Unis défendent leurs positions militaires ou stratégiques mais effacent des milliards d’aide vitale. L’Europe oscille entre culpabilité postcoloniale et dépendance énergétique. Le continent, jadis champ d’affrontement colonial, devient ainsi le théâtre d’une nouvelle guerre à coups de concessions minières, de contrats de télécoms et de bases logistiques.

À cette prédation externe s’ajoute une tragédie interne : la faillite d’élites coupées de leur peuple. Nombre de dirigeants africains gouvernent sans légitimité. Le pouvoir se transmet par la force, la manipulation électorale ou la rente. Les institutions sont faibles, la justice soumise, la corruption endémique. Des élections se tiennent parfois, la plupart du temps sous contrôle. Les constitutions se multiplient, mais la confiance s’érode. Dans beaucoup de pays, l’armée, loin d’être garante de l’ordre, devient l’arbitre ultime du pouvoir politique. La récente vague de putschs — Niger, Mali, Burkina Faso — illustre ce retour des militaires sur la scène politique.

Le paradoxe est vertigineux. L’Afrique regorge de ressources — gaz, pétrole, or, cuivre, diamants, terres arables — mais demeure dépendante des importations alimentaires et industrielles. Le continent détient environ 30 % des réserves mondiales de minerais stratégiques et une proportion considérable des terres rares indispensables aux technologies vertes et numériques. Mais ses richesses ne profitent pas aux Africains. Ce sont les multinationales étrangères qui exploitent ces gisements, laissant aux pays africains les résidus de la rente plutôt que les bénéfices de la transformation industrielle.

Conséquence : le PIB global du continent représente à peine 3 % de celui du monde, la dette explose, l’inflation ronge les revenus, les monnaies s’effondrent, la misère s’entend.

À cela s’ajoute une bombe démographique : plus de 60 % des Africains ont moins de 25 ans. Chaque année, des millions de jeunes arrivent sur un marché du travail quasi inexistant. Leur désespoir nourrit les migrations, les révoltes, les radicalisations islamistes. Le rêve d’Europe ou d’Amérique devient le seul horizon d’une génération sans perspective. Mais ce rêve se transforme souvent en tragédie. Des centaines de migrants meurent chaque année dans le désert du Sahara ou en Méditerranée. L’auteur exécute la théorie du « grand remplacement » qui n’a aucun fondement. Mais il souligne un mal plus sournois : ce sont les plus éduqués qui partent, privant l’Afrique du sang neuf qui lui serait nécessaire pour se relever.

Face à cette crise systémique, les institutions internationales semblent impuissantes. L’Union africaine, minée par les divisions internes, reste un géant bureaucratique. L’ONU condamne, alerte, mais sans pouvoir réel. Les programmes de la Banque mondiale et du FMI s’empilent, souvent déconnectés des réalités locales. Quant à l’Europe, elle parle d’un partenariat « d’égal à égal » tout en renforçant ses barrières migratoires et ses clauses commerciales asymétriques.

Parmi les puissances autrefois centrales sur le continent, la France incarne aujourd’hui une défaite symbolique. Jadis puissance tutélaire, omniprésente militairement, diplomatiquement et culturellement, elle est désormais marginalisée, rejetée par des dirigeants enragés et une partie des opinions publiques africaines.

En dépit de tout, Jean-Paul de Gaudemar essaie de ne pas perdre espoir. Pour lui le sursaut devrait venir d’un immense effort d’éducation : pas étonnant de la part de ce grand spécialiste de la chose éducative. Il relève l’émergence de forces vives prometteuses : une génération de jeunes entrepreneurs, d’artistes contestataires, de scientifiques inventifs, à Lagos, à Nairobi, à Kigali. L’éruption de la « Gen Z », ici ou là, illustre cette vitalité. Le continent peut encore se réinventer, dit l’auteur, s’il se saisit des nouvelles technologies et s’il cesse d’être objet pour redevenir acteur de son propre destin.

Difficile d’y croire, avouons-le. L’Afrique n’est pas « mal partie » : elle n’est pas partie du tout.

Bernard Attali

Editorialiste