L’avion de Trump : classe affairisme

par Sébastien Lévi |  publié le 16/05/2025

Accepté sans vergogne, le cadeau du Qatar symbolise la nature du gouvernement instauré par le président américain : un régime où, au nom du rejet du « système », la corruption a droit de cité.

Le PDG de Boeing, Kelly Ortberg, Donald Trump et l'émir du Qatar, Cheikh Tamim bin Hamad al-Thani, lors de signature d'un accord commercial au Palais royal de Doha, le 14 mai 2025. Le Qatar a offert à Trump un avion de luxe pour servir de nouvel Air Force One, puis pour son usage personnel. (Photo Brendan SMIALOWSKI / AFP)

A l’occasion de son voyage dans le Golfe Persique, Donald Trump s’est fait offrir un Boeing luxueux qui servira d’avion présidentiel avant de devenir sa propriété personnelle à la fin de son mandat. Interrogé, le président a répondu que seule une personne stupide refuserait un tel cadeau. Cet épisode résume un aspect essentiel du trumpisme : la confusion entre intérêts privés et publics.

Le fait qu’il puisse utiliser à titre privé un cadeau fait au président va à l’encontre de la règle déontologique élémentaire qui s’applique – ou devrait s’appliquer – à la vie politique comme à la vie en entreprise. Le tout accompagné d’une absence totale de complexe et d’une défiance ouverte envers toutes les normes. Pourquoi se gênerait-il ? Son vice assumé est plébiscité par ses électeurs les plus fidèles, qui y voient un doigt d’honneur au « système » et la preuve du courage de cet homme qui assume ce qu’il fait. Elle dit aussi la dégradation de la morale publique aux États Unis qui conduit au cynisme le plus officiel : si l’on peut profiter d’un système corrompu, il faut le faire, et cela ne pose pas de problème à ses électeurs.

Ce rapport à l’enrichissement a franchi un seuil nouveau dans son second mandat. Entre 2017 et 2021, Trump avait insisté sur le fait qu’il ne gérait plus les affaires de la Trump Organization, et la corruption, bien réelle, consistait surtout à encourager les délégations étrangères à venir dormir dans ses hôtels ou à organiser un G7 dans son club de Mar A Lago.

Ces comportements étaient déjà inacceptables. Ils sont passés aujourd’hui à l’échelle industrielle. Trump a créé sa propre cryptomonnaie juste avant son entrée en fonction et il n’hésite pas à vanter les vertus de ce nouveau moyen de paiement. Nul ne sait qui achète sa cryptomonnaie et pourquoi, mais on peut aisément supposer que des états le font, et le font savoir, pour entrer dans ses bonnes grâces. Par ailleurs, ses enfants et ceux de Steve Witkoff, son négociateur-couteau suisse qui s’occupe de sujets aussi faciles et variés que la Russie, Gaza ou l’Iran, ont créé un club exclusif à Washington, dont le droit d’entrée de 500 000 dollars offre un accès exclusif à Trump. Un trafic d’influence qui se monnaie au prix fort de manière ouverte et décomplexée.

On soupçonne aussi Trump, lors de l’annonce sur les droits de douane, d’avoir transmis à des proches certaines informations, afin qu’ils profitent des mouvements de la bourse, ou encore d’affaiblir sciemment le dollar afin de gonfler la valeur des cryptomonnaie comme valeur refuge ; on guette avec impatience ses tentatives de dérégulation qui pourraient bénéficier au secteur et donc à ses affaires, illustrant une nouvelle fois un conflit d’intérêt gigantesque et une approche purement transactionnelle.

Sous Trump, l’Amérique se vend littéralement au plus offrant. Tout est sur la table, y compris sur le plan international. Comment ne pas concevoir demain des nouveaux « deals », voire des renversements d’alliances, qui ne reposeraient pas sur des décisions stratégiques mais sur de véritables pots-de-vin versés par les pays qui en bénéficieraient ? Comment accorder le moindre crédit à la parole d’un homme et donc d’un pays qui peut être si aisément acheté ? Comment ne pas imaginer que des pays décident de construire des golfs, comme les Emirats Arabes Unis ou une Trump Tower, comme le Qatar, pour plaire au président et obtenir en retour des gains diplomatiques ou de militaires ? Souvent utilisé pour caractériser Trump, le vocable « transactionnel » signifie en fait « corrompu » ou « corruptible ».

Cette affaire dévoile enfin la faiblesse des contrepouvoirs américains, qui reposent sur des normes morales plus que sur des règles écrites et sur l’idée que les présidents sont par définition honnêtes. Lorsque ce n’est pas le cas, ces institutions sont démunies, surtout lorsque le président limoge dès son entrée en fonction les inspecteurs généraux censées faire respecter l’éthique au sein du gouvernement. Quant au parti qui le soutient, il n’a plus de républicain que le nom. La République, Res publica, ou chose publique, devient chaque jour un peu plus la chose privée de son président.

Interrogé sur la nature du régime qui voyait le jour dans les États-Unis naissants, Benjamin Franklin, un de ses pères fondateurs, avait répondu en 1787 : « c’est une république, si pouvez la garder ». Aujourd’hui sa réponse serait plutôt c’est « une république bananière », dont le symbole éclatant et même clinquant est un avion de luxe offert par un régime problématique à un leader incompétent, inconstant et corrompu.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis