Le coup de maître d’Erdogan

par Boris Enet |  publié le 16/05/2025

L’abandon de la lutte armée et la dissolution du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), prononcée le 12 mai, sonnent comme une opportunité inespérée pour le pouvoir autocratique de Recep Tayyip Erdogan, néo-sultan d’Ankara.

Recep Tayyip Erdogan à Ankara, Turquie, le 15 mai 2025. (Photo de Mustafa Kamaci / Anadolu via AFP)

En chargeant le nationaliste Devlet Bahceli de discussions avec Abdullah Öcalan, leader du PKK incarcéré au large d’Istanbul dans l’île d’Imrali, Erdogan jouait sa partition préférée. Confronté à des mobilisations populaires récurrentes, il devait éviter la coagulation des mécontentements et une traduction politique crédible à la désapprobation de son règne sans partage.

Le 27 février dernier, Apo, surnom affectueux d’Öcalan dont l’affublent ses militants, demandait aux siens de déposer les armes. Sans que personne ne s’avance sur les conditions politiques d’une telle reddition ou les modalités nouvelles de la résolution de la question kurde, il s’agit d’une bouffée d’oxygène tombant à point nommé pour le pouvoir turc, confronté à une contestation démocratique et urbaine d’envergure.

Depuis le 23 mars et l’incarcération du très populaire maire d’Istanbul, Imamoglu, Erdogan n’avait d’autre issue que de muscler la répression à l’égard d’une jeunesse massivement tournée vers l’Occident. Matraquant au sens propre et figuré, les milieux intellectuels et journalistiques, il était affaibli sur la scène intérieure. L’inflation galopante et l’exigence démocratique fragilisaient son emprise, en plus de la gestion calamiteuse et corrompue du dernier séisme. Il fallait bien un nationalisme de puissance – régionale – empreint d’un islamisme de plus en plus militant pour détourner les revendications de ses concitoyens.

En obtenant la dissolution du PKK, Erdogan s’en sort à nouveau en divisant le camp polyphonique de l’opposition tandis que l’ensemble du mouvement kurde s’achemine vers le souhait d’une solution politique pour une question séculaire non résolue, à cheval sur plusieurs États.

Estimée à près de 20% des 85 millions de turcs, la page qui se referme, emporte avec elle près de 40 000 victimes majoritairement kurdes et plus de 2 millions de déplacés. Si elle est imputable à des forces de répression armée féroces de la part d’Ankara, les méthodes du PKK longtemps aux mains d’un seul homme, n’avaient rien à lui envier.

Née en 1979, d’inspiration mao-stalinienne, pratiquant un culte de la personnalité persistant bien au-delà de l’arrestation de son chef en 1999, l’organisation militaire d’Apo a vécu à la manière des guérillas anachroniques d’Amérique latine des années 80. Encadrée par près de 5 000 hommes, elle ne se contentait pas de faire face aux incursions armées visant les villages kurdes, mais a régulièrement pratiqué le terrorisme aveugle dans les centres urbains turcs.

Sans démocratie interne, malgré l’administration partielle de zones du Kurdistan autonome, la fin du PKK ouvre une ère nouvelle aux résonnances régionales. Commencée depuis une vingtaine d’années, la mutation programmatique est passée d’une revendication nationale à une autonomie régionale. Dans les montagnes de Qandil du nord de l’Irak, à l’occasion d’un congrès réuni entre le 5 et le 7 mai, la solution armée s’est tue, assainissant davantage la relation complexe avec la Syrie voisine, tandis que Damas exige toujours le retrait des forces militaires turques comme celle du FDS (Front Démocratique Syrien) comportant une composante kurde.

Affaibli militairement, le PKK était suspendu à la décision d’un homme de 76 ans, isolé et probablement transformé par 26 ans d’incarcération. En échange d’un assouplissement de sa détention et de contacts plus fréquents avec sa famille, Öcalan gagnera en confort, lui qui avait échappé de peu à la mort, quand Erdogan se prévaudra du rôle de père de la nation réunie. Saluée par la diplomatie européenne, la constitution d’un État binational parait inenvisageable sous direction de l’AKP, tandis que la répression et les démissions de maires kurdes se poursuivent, sans parler de la négation de la culture et de l’identité de ce peuple.

Partisan de la renaissance d’un empire ottoman qui ne dit pas son nom et d’un islamisme de combat, cimentant la société, Erdogan démontre à nouveau son habileté politique pour se maintenir encore et toujours au pouvoir. Il revient en pleine lumière, quand Öcalan, a négocié sa fin de vie à l’ombre. Si le rejet de la lutte armée est une bonne nouvelle, la question kurde comme la question démocratique demeurent non résolues et sans garantie aucune.

Boris Enet