Le coup d’État permanent

par Boris Enet |  publié le 14/07/2025

L’arrestation du maire d’Istanbul le 19 mars dernier a donné le départ d’une mise au pas ininterrompue du pays. Un coup d’État qui ne dit pas son nom avec comme seule monnaie d’échange, la possible fin du conflit kurde.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan salue la foule lors de la séance de clôture de la 32e réunion de consultation et d'évaluation de son parti dans le district de Kizilcahamam à Ankara, en Turquie, le 13 juillet 2025. (Photo de Dogukan Keskinkilic / Anadolu via AFP)

On ne compte plus les arrestations d’opposants. Les derniers en date, trois maires CHP (Parti Républicain du Peuple) d’Adana, Antalya et Andiyaman succèdent à celui d’Izmir, bastion de la contestation anti-Erdogan. Mais les milieux proprement politiques ne sont qu’un aspect de la répression tous azimuts qui s’abat sur la société turque.

Le néo-sultan Erdogan, à l’image des régimes illibéraux de la région, s’attaque aux milieux artistiques ou journalistiques, et à tout ce qui pourrait dresser une digue contre son projet de bouleversement de la constitution lui permettant de briguer un troisième mandat. Les techniques d’arrestations sont toujours similaires : petit matin, mise en scène humiliante et orchestrée avec mains menottées pour des motifs identiques : « corruption » ou « irrégularités ».

Dans le sillon des édiles, démocratiquement élus, près de 300 militants du CHP ont été arrêtés. Parmi eux, au moins quatre journalistes, dont un pour le motif fallacieux de représentation de Mahomet. Le journaliste d’investigation, Timur Soykan, prix de la liberté de la presse en 2022, a lui aussi rejoint les geôles d’Erdogan avant d’être relâché, suite à ses déclarations publiques.

Comme un étau sans fin, tous les versants de l’appareil d’État, juridique, administratif et policier, restreignent les libertés fondamentales, aux ordres du puissant chef de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement). La population est-elle dupe ? Non, si l’on en juge par les sondages disponibles. Ceux-ci continuent à placer le CHP devant, et la côte de popularité d’Erdogan invariablement sous la barre des 40% – à l’identique des premières défaites d’envergure aux municipales de 2024.

À l’instar de Murat Bakan, vice-président du CHP, la population semble majoritairement acquise à l’idée du « choix politique d’un clan », sans rapport avec le « fruit de la loi, mais d’un système judiciaire qui agit sur instructions ». Si la supercherie de la répression judiciaire et policière ne convainc pas, que reste-t-il à Erdogan pour obtenir le vote des deux-tiers des députés ouvrant la voie à la modification constitutionnelle ?

Arrêté au Kenya il y a 26 ans puis embastillé sur l’île-prison d’Imrali, le vieux chef stalinien Abdullah Öcalan se rêve désormais en Mandela, après quatre décennies d’une lutte armée sans merci. Si Öcalan n’a rien d’un Mandela, la promesse d’une solution négociée est attendue, autant par les kurdes que par les différentes composantes de la société turque.

Mercredi, une nouvelle vidéo d’Apo a confirmé la poursuite du processus tandis que vendredi, aux confins du Kurdistan irakien, une trentaine de combattants du PKK détruisaient symboliquement leur armement. De quoi vérifier l’emprise maintenue du chef sur ses troupes, même si une partie des 5 000 cadres disséminés dans la montagne demeurent sceptiques sur la nature des promesses du sultan.

Néanmoins, la fin de la lutte armée, annoncée par le congrès du PKK le 12 mai dernier, ne s’est traduite, pour l’heure, par aucune avancée institutionnelle, aucune initiative politique, aucun geste de la part d’Ankara. Il y a fort à parier qu’Erdogan puisse en rester là. Il a désormais besoin de son vieil ennemi héréditaire, condamné à prison à vie pour terrorisme, pour compenser son incapacité à gérer les incendies de la région du Hatay, passer à l’arrière-plan la corruption endémique et faire taire ses opposants. Si les manifestations de masse se sont estompées, le dictateur vieillissant reste moins hégémonique qu’on ne le dit.

Boris Enet