Le dernier Noël du dictateur

par Malik Henni |  publié le 16/05/2025

Pour raconter l’ultime journée des Ceausescu, Bogdan Mureşanu choisit de filmer la vie des Roumains happés par l’Histoire. Drôle, noir et brillant…

Bogdan Mureşanu, avec le prix Orizzonti du meilleur film qu'il a reçu pour "La nouvelle année qui n'est jamais venue" lors de la remise des prix du 81e Festival du film de Venise le 7 septembre 2024. (Photo Marco BERTORELLO / AFP)

On se souvient de la chute des Ceausescu, des manifestations de Timisoara, du dernier discours, de la fuite avortée, du procès expéditif et enfin de l’exécution sordide du couple tyrannique. Pour revenir sur les événements qui ont à jamais changé la Roumanie, le réalisateur Bogdan Mureşanu a décidé de filmer des bucarestois ordinaires, loin des arcanes du pouvoir, dans un film choral magistralement tenu. Les critiques indépendants ne s’y sont pas trompés en lui décernant leur prix à la dernière Mostra de Venise.

Six hommes et femmes ordinaires, ouvrier, réalisateur de télévision, comédienne de seconde zone néanmoins prometteuse, agent de la Securitate et jeune étudiant en quête de liberté se croisent dans cette fresque qui prend place dans les vingt-quatre dernières heures du régime communiste. Si la référence à Magnolia de Paul Thomas Anderson est évidente, le réalisateur montre, sans effet de manche inutile, le quotidien bouleversé des hommes ordinaires face à l’accélération de l’Histoire.

Si le téléspectateur sait que Ceausescu, le « Danube de la pensée », n’en a plus pour longtemps, ce n’est pas le cas pour les protagonistes, pour qui le régime qu’ils ont connu depuis des décennies semble immuable. L’humour froid, souvent noir, sert le propos du film sur l’absurdité du socialisme roumain : d’une lettre au père Noël à une émission de télévision en passant le chantier pharaonique et ridicule qui rase les vieux quartiers de Budapest, tout est prétexte à illustrer la terreur et l’angoisse qui pouvait frapper n’importe quel citoyen, à n’importe quel moment.

On se surprend à rire de situations tragiques, que la caméra à l’épaule arrive à capter sans esthétisme inutile. Le passage de l’image d’un format de 4:3 au 16:9 illustre parfaitement ce qui a été la fin du pire régime du bloc socialiste. Si quelques longueurs peuvent atténuer la force du propos, faute d’un scénario assez resserré, le dernier quart du film et son Boléro fatidique sont saisissants. Le cinéma roumain confirme ici qu’il est l’un des plus intéressants d’Europe.

Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé, un film de Bogdan Mureşanu.

Malik Henni