Le grand bond en arrière des gauches radicales

par Boris Enet |  publié le 14/08/2025

Loin de prendre les problèmes, rationnellement, à la racine, la gauche dite radicale s’embourbe entre rupture historique et régressions dans l’air du temps. La lecture des devoirs estivaux en donne la mesure de LFI au NPA en passant par les Verts de Tondelier et Rousseau.

Jean-Luc Mélenchon à Paris, le 24 juin 2025. (Photo de Bastien Ohier / Hans Lucas via AFP)

Le dernier prurit de Mélenchon provoque la nausée chez ceux qui l’ont connu jadis. Fustigeant la « vassalisation » du pays par la Présidente de la Commission européenne, ses propos insensés condamnent toute mutualisation des moyens pour combattre les feux dans le pourtour méditerranéen, au profit d’une flotte nationale, seule efficiente. Une petite musique complotiste lorsqu’il soupçonne l’aile marchante du capitalisme de laisser les feux se propager afin de gonfler la rente des compagnies d’assurance. Puis vient le paroxysme attendu sur la crispation des liens diplomatiques avec Alger. Pas un mot sur la détention arbitraire de deux compatriotes européens, dont un écrivain, octogénaire, malade et sacrifié sur l’autel de la raison d’État pour avoir pensé et écrit. En revanche, un procès au vitriol contre le supposé néo-colonialisme français d’un État policier où la démocratie aurait été confisquée. Le président de l’Institut La Boétie n’a désormais plus de limite, dans une folle fuite en avant, promettant à ses ouailles la révolution citoyenne, pour le mois suivant, toujours.

Ce n’est guère plus reluisant du côté d’EELV, épuré de ses oppositionnels, partisans d’un mix énergétique au nom du développement durable ou de l’Europe puissance. Celles et ceux qui tiennent les rênes du mouvement ont rabougri comme jamais son influence électorale et son assise militante, pourtant si nécessaires à gauche. Le dogme « décolonial » a pris le dessus. Gare aux réfractaires. Durant le festival Les Résistantes, on apprend que les collectifs écologistes doivent se « déblanchiser ». L’une des militantes « racisée » s’adresse aux participants « Vous êtes tous racistes » sur fond d’empoisonnement au chlordécone de la Guadeloupe et de la Martinique. Ce pesticide utilisé pour la production de bananes, est responsable de la démultiplication des cancers dans les Antilles. Mais la charge ne consiste pas à instruire le procès du productivisme agricole et de ses complicités étatiques mais à dénoncer un colonialisme essentialisé, conditionné par le seul fait d’être européen et « blanc ». L’expression de souffrances vécues s’éloigne ainsi d’une perspective unifiée et libératrice au profit d’un ressentiment racial sans horizon.

Quant au NPA, il invite à l’occasion de son université d’été à un atelier « Classe, genre, race : politiques de la création en ligne », animée par deux créatrices de contenus sur Twitch, dont une arbore son voile islamique. L’héritier putatif d’un courant, issu de l’opposition de gauche au stalinisme, a lui aussi baissé pavillon, à des années-lumière de la volonté émancipatrice à l’égard des idéologies religieuses et de l’universalisme cher à Rosa Parks clamant qu’il n’existe qu’une seule race, la race humaine. C’est tout un pan de l’histoire de la gauche alternative qui confirme son renoncement à l’universalisme, issu du creuset socialiste commun de la fin du XIXe et des débuts du XXe siècle pour verser dans un recul idéologique amorcé sur tant d’autres questions. Jadis abolitionnistes, ces courants sont par exemple devenus partisans des revendications et régulations sociales pour les « travailleuses du sexe », escamotant au passage le double processus de domination, marchand et patriarcal, exercé à l’encontre des femmes. Régressions en chaîne et probablement sans retour.

Ces profonds reculs idéologiques sont foncièrement démobilisateurs, quand ils ne conduisent pas à un nihilisme crépusculaire. Ils minent en pointillé la notion de progrès dans des sociétés structurées par le marché. Au lieu d’en critiquer les effets pervers, la destruction des ressources naturelles et d’en promouvoir les régulations indispensables, ils appliquent mécaniquement et grossièrement la formule « socialisme ou barbarie » hors contexte dans une période où l’on chercherait en vain la moindre force propulsive de transformation sociale. Les régimes du « sud global » représenteraient une digue à un impérialisme européen de puissance. Ces régimes, collaborant avec Poutine et Xi Jinping, ou en cheville avec Trump sont à leur yeux des forces de résistance face à une Europe puissance impériale en devenir, alors qu’elle constitue le seul espace où les normes en matière de droits humains, de respect de l’état de droit ou de l’environnement résistent à des niveaux élevés.

Ces discours primaires tournent le dos à ce qui constitua le fondement commun des gauches au XXe siècle, stimulent activement les logorrhées réactionnaires des Bolloré, Stérin, Vance ou Orban dans une volonté partagée de confrontation aboutissant aux guerres, aux contre-révolutions, au chaos.

La gauche démocratique de gouvernement est donc prévenue. Si elle veut éviter la déconvenue des progressistes américains, scandaleusement comparés au milliardaire Maga et à ses hommes de main, par ceux-là mêmes qui lui donnent des leçons, elle n’a d’autre choix que de passer à l’offensive. En renonçant à une forme de culpabilité unitaire mal placée et en se séparant définitivement de ces courants qui dépérissent et prospèrent tout à la fois auprès d’une jeunesse travaillée par les angoisses du temps.

Boris Enet