Le grand malaise des chroniqueurs de CNews
De gré ou de force, la liste des chroniqueurs qui quittent CNews s’allonge. Maltraités par la direction de la chaîne, ils en gardent souvent un goût amer.
« J’ai été traité comme de la merde ». Qui parle ainsi ? Un jeune freluquet viré de son entreprise ? Non, un vieux briscard de la justice et des médias, Philippe Bilger, 83 ans, ex-juge d’instruction et avocat général de cour d’assises. Parce que CNews, la chaîne où il officiait depuis de nombreuses années comme chroniqueur à « L’Heure des pros », a mis fin à sa collaboration, sans même l’en avertir. Il incrimine pour cela Serge Nedjar, le directeur de la chaîne, et assure que l’affaire s’est passée en deux temps : il a d’abord vu le nombre de ses sollicitations se réduire à la suite de sa mise en doute, à l’antenne, de l’innocence de Nicolas Sarkozy dans ses affaires judiciaires. Il s’est ensuite ému de son traitement auprès des journalistes du Monde, Davet et Lhomme, qui ont consacré un long article à Pascal Praud. Ce qui a scellé son sort : dehors, Philippe Bilger !
Cet épisode serait anecdotique dans la vie de la télévision, qui est parsemée de ce type de situations, s’il ne reflétait le malaise qui s’est emparé des chroniqueurs de CNews. Ulcéré par la façon dont avaient été traités les journalistes du JDD lors de son rachat par Vincent Bolloré, Laurent Joffrin, le premier, a pris l’initiative de quitter la chaîne d’information du groupe en 2023 (Lire l’article : Pourquoi je quitte CNews), suivi début 2024, plus modestement, par sa collaboratrice, Valérie Lecasble, coupable de travailler avec lui pour LeJournal.info.
Une liste de départs qui s’allonge
Ces deux cas ne seraient qu’individuels si la tendance au grand départ ne s’était accélérée depuis. Olivier Dartigolles, le seul communiste habitué de L’Heure des pros, ne prend plus le temps d’aller sur CNews ni sur Europe 1 depuis qu’il participe aux émissions de son nouveau mentor, Cyril Hanouna. Nathan Devers, un autre historique, porté aux nues par Pascal Praud lorsqu’il était un jeune philosophe encore inconnu, a rejoint France Info TV, accompagné de Paul Meulun, lui aussi chroniqueur à L’Heure des pros, pour y lancer un nouveau débat.
Philippe Guibert, l’ex-directeur du Service d’information du gouvernement, a à son tour jeté l’éponge en 2025. D’autres, plus anciens, comme Jean Garrigues ou Christian Prouteau, ne figurent plus à l’antenne depuis longtemps.
Si ces chroniqueurs ont en commun de partager des idées peu ou prou de gauche, ils ne sont pas les seuls à quitter les plateaux de CNews. On n’y voit plus Céline Pina ni Kevin Bossuet, pourtant dans la ligne de la chaîne qui, depuis le 7 octobre, défend envers et contre tout la politique menée par Israël. Ni — provisoirement ? — depuis quelques semaines le talentueux Jean-Sébastien Ferjou, réputé pour ses positions de droite républicaine.
Que se passe-t-il donc dans la chaîne de Vincent Bolloré ? CNews, pourtant, caracole en tête des audiences, en affichant des parts de marché leader, qui oscillent autour des 3,4 %, contre 2,8 % pour BFMTV, 2 % pour LCI et 1 % pour France Info TV.
Une ligne éditoriale jugée plus radicale
La vérité est que la doxa CNews est devenue si radicale que tout écart y est immédiatement sanctionné. Afin de promouvoir les idées de droite extrême que véhicule la chaîne, tous sont priés de se mettre au diapason, y compris les chroniqueurs, invités extérieurs, qu’ils soient ou non payés. Contrairement à la liberté d’opinion dont ils jouissent sur les autres chaînes, ils sont contraints de se plier à la ligne éditoriale générale s’ils veulent continuer à débattre sur les plateaux Bolloré. Ils risquent sinon de se faire rabrouer, voire humilier à l’antenne, où les présentateurs savent que toute déviance est sanctionnée par le tout-puissant Serge Nedjar, que personne n’ose contrer.
Le modèle politique et économique de CNews est d’économiser ses deniers en consacrant l’essentiel du temps d’antenne aux débats, nettement moins onéreux que les reportages ou les sujets réalisés par les journalistes. Pendant ce temps, condamné définitivement pour corruption de mineurs à la suite de messages à caractère sexuel adressés à trois adolescents, Jean-Marc Morandini continue d’animer chaque matin son émission sur les médias et les faits du jour. Mais là encore, rares sont ceux qui osent, au sein de la chaîne, afficher leur désapprobation.



