Le « moment Europe »
C’est un moment rare, un instant privilégié : la semaine de la reculade de Trump, qui a vu pour la première fois l’Europe se rebiffer contre les extravagances américaines. Une victoire importante mais fragile…
Au soir du 22 janvier, la menace s’éloigne enfin : Trump renonce à mettre la main sur le Groenland. Un immense soulagement saisit toute l’Europe : la sidération qui prévalait depuis le premier jour du mandat de Trump semble enfin faire place à l’action.
Au fil de cette première année Trump, les 27 auront tout essayé sur le mode de la conciliation. La méthode douce, les communiqués finement ciselés, les déclarations sans éclat de voix. Faire le dos rond, surtout ne pas le braquer pour éviter les mauvais coups : telle était la consigne. En vain.
Trump voulait le Groenland, il le répétait comme un enfant devant la vitrine d’un magasin de jouets. Voyant qu’il n’en démordait pas, les Danois ont fini par rétorquer que la souveraineté du territoire n’était pas négociable. C’est donc ce « morceau de glace arctique », pour reprendre la métaphore de Trump, qui a fini par faire déborder le vase.
Tarifs douaniers : l’Europe durcit le ton
Toute symbolique qu’il était, l’envoi d’une poignée de soldats français, anglais et suédois a lancé le mouvement. En quelques jours, les capitales du vieux continent ont suivi. Et quand Trump a recouru à la menace d’une augmentation massive des droits de douane, la résistance s’est cristallisée. Macron a dégainé le mécanisme anti-coercition, et l’Europe a trouvé une majorité qualifiée pour mettre en route le dispositif, qui est finalement resté lettre morte avec la reculade trumpienne. Quel contraste avec l’épisode de juillet dernier, quand l’UE a dû accepter un accord bancal qui s’est conclu par une augmentation de 15 % des taxes sur les produits européens, sans que personne ne songe même à prendre des contre-mesures douanières !
La « bataille des tarifs » se poursuit : la semaine dernière, le Parlement européen est convenu de ne pas ratifier l’accord négocié avec Trump qui réduit à zéro les taxes douanières à l’importation des marchandises américaines sur le continent. De toute évidence, l’affaire du Groenland a redonné confiance à l’Europe. Dans la presse du continent, on ne compte plus le nombre de papiers qui mettent en avant l’unité retrouvée de la vieille Europe. Même Ursula von der Leyen a eu ces mots : « fermeté, unité ». Pour couronner le tout, Wall Street a apporté sa contribution en fléchissant pile au moment où Trump menaçait de rétorsions douanières les pays qui envoyaient des soldats au Groenland.
Aujourd’hui, le patron de la Maison-Blanche ferraille avec le gouvernement britannique indigné par ses propos sur la soi-disant pleutrerie des soldats anglais lors des opérations contre les talibans afghans. La coalition dirigée par les États-Unis a subi des pertes qui se montent à quelque 2 400 morts entre 2001 et 2021, dont 457 soldats britanniques. Le Premier ministre Keir Starmer s’est dit « insulté » par les déclarations de Trump. Une polémique sur le même sujet vient de démarrer avec les dirigeants australiens.
Une défiance durable envers Washington
Le fossé se creuse toujours plus entre les États-Unis et la vieille Europe. Selon le dernier baromètre publié par la revue « Le Grand Continent », la défiance vis-à-vis de Washington s’installe durablement. Elle était déjà perceptible dans les sondages de la fin de l’année dernière ; ce qui est nouveau, c’est qu’une proportion significative d’Européens voit les États-Unis comme une menace potentielle. Ainsi 81 % des sondés considèrent qu’une opération militaire au Groenland serait perçue comme « un acte de guerre » contre l’Europe, 63 % soutiendraient même l’envoi de troupes sur l’île danoise en position défensive. Et 51 % des Européens interrogés considèrent que Trump est un ennemi de l’Europe.
Le « moment Groenland » a été particulièrement dévastateur pour l’image de l’administration républicaine. Au moment où le président milliardaire entame la seconde année de son mandat, l’opinion des Européens dérive rapidement vers une posture militaire défensive face aux États-Unis. C’est une bascule inimaginable voici un an.
Cette tendance devrait permettre aux responsables européens d’envisager plus sereinement la défense de l’Europe évoquée dans nos colonnes par le général Pierre de Villiers. La première épreuve concerne bien sûr la crise ukrainienne : l’UE sera-t-elle capable de fournir aux Ukrainiens les garanties de sécurité qu’ils demandent pour empêcher de nouvelles offensives russes après la mise en place d’un cessez-le-feu ? Les Européens ont mis un an pour s’imposer sur ce dossier. Ils sont parvenus à faire accepter le projet dit de la « coalition des pays volontaires » avec l’appui des Américains. Encore faut-il que Trump tienne ses engagements et qu’il ne lâche pas l’Ukraine pour punir l’Europe d’avoir rejeté ses prétentions sur le Groenland. La route de l’émancipation est encore longue…



