Le pont rêvé des mafiosi

par Marcelle Padovani |  publié le 30/05/2025

Le Pont des Soupirs n’est plus le pont le plus célèbre d’Italie. Il est aujourd’hui coiffé au poteau par le pont suspendu qui devrait relier bientôt la Sicile à la Calabre.

Maquette du projet du pont suspendu au-dessus du détroit de Messine présenté à Rome, le 12 février 2010. (Photo de Gabriele Maricchiolo/ NurPhoto via AFP)

Perché à 75 mètres au-dessus du houleux détroit de Messine, l’édifice long de 3 kilomètres fait rêver les mafiosi de la Cosa Nostra et de la ‘Ndrangheta, comme viennent de le confirmer les magistrats italiens,   

Découvrant la semaine dernière l’intérêt suscité par le projet architectural auprès des ténors de la mafia, cinq parquets ont enquêté sur ce chantier colossal, prêt à démarrer. Mais pourquoi ce pont intéresse-t-il autant les criminels ? 

Il y a déjà les terres situées autour des deux piliers, en Sicile et en Calabre, où seront stockées les matériaux nécessaires au chantier, et ensuite, les sociétés montées de toutes pièces pour monopoliser la sous-traitance. Vu comme ça, il aurait été surprenant que le crime organisé, toujours aussi présent dans les deux régions, n’essaye pas de profiter des 14 milliards d’euros investis dans le projet, et ce, en dépit de la répression qui s’appuie sur une législation spéciale et des structures inédites de lutte antimafia. 

La curiosité des enquêteurs avait déjà été piquée fin avril grâce à une histoire révélée par le parquet de Caltanisetta en Sicile : la mise en accusation, pour la première fois dans l’histoire de la guerre anti crime, d’un magistrat membre de la DNA (Direction nationale antimafia). Celui-ci aurait fourni des informations concernant les enquêtes judiciaires en cours sur les infiltrations mafieuses dans la préparation du chantier. En attendant que la justice examine, tranche et juge, le patron de la DNA, Giovanni Melillo, a immédiatement renvoyé le magistrat trop bavard. Les médias italiens, bien sûr, en ont fait les choux gras.

Ces péripéties ont mis en lumière les défaillances du projet, jugé trop couteux, trop dangereux et inefficace par des myriades d’écologistes, d’ingénieurs et de vulcanologues. Le député écologiste Angelo Bonelli rappelle ainsi dans l’ordre : « les risques sismiques importants de la région », « les vents violents et les marées » , qui contraignent, 70 jours par an, à fermer à la navigation les eaux du détroit. Pour faciliter la circulation en Calabre et en Sicile, ajoute-t-il, « ce n’est pas un pont qu’il faudrait, mais des autoroutes et des routes suffisamment larges et sécurisées des deux cotés du détroit de Messine ». Pour autant, ces solutions ne sont pas nécessairement compatibles avec les intérêts de la mafia… Affaire à suivre.

Marcelle Padovani

Correspondante à Rome