Le projet de loi constitutionnel otage des radicalités
À la manœuvre, François Rebsamen, ministre de l’aménagement du territoire et de la décentralisation, tente de conjuguer les vents contraires, d’une majorité conservatrice au Sénat et d’un nationalisme corse, affaibli, mais renaissant faute de solution politique.
Fruit d’un long travail de discussion avec les élus de l’Assemblée de Corse, le gouvernement espérait aboutir à un compromis, le 30 juillet, en conseil des ministres. « Communauté historique, linguistique, culturelle, et ayant développé un lien singulier avec sa terre », voilà qui aurait dû satisfaire les élus insulaires les plus radicaux, tout en contentant ce qu’il reste de bonapartistes locaux. Avec davantage d’autonomie, il s’agit encore et toujours de tourner, pour de bon, la page d’un nationalisme dévoyé issu des évènements d’Aleria en 1975, sans franchir la ligne rouge dans une République « indivisible » selon l’article premier de la Constitution depuis la révision du 4 août 1995.
Oui, mais les compromis sont décidément bien difficiles à concrétiser après cinq décennies de sang, de larmes et de corruption en tout genre. De sorte que le dossier corse est assimilable aux blocages hexagonaux réputés indépassables. Trop loin pour les uns, pas assez pour les autres, une histoire finalement très franco-française.
La droite extrême, emmenée par Retailleau, bénéficiant de puissants relais sénatoriaux, s’appuie sur les réserves du Conseil d’État pour mégoter sur les formules. La plus haute juridiction administrative du pays, préférerait la formule de « collectivité décentralisée de métropole, dont le statut est régi par la loi » afin d’empêcher toute évolution ultérieure, tandis que les indépendantistes de « Nazione » évoquent un « diktat politique » de l’État français pour qualifier ce long processus de réconciliation amorcé dès 2022, fort de concessions substantielles. Comme si aucune leçon n’avait été retenue des drames vécus de part et d’autre, de la prise d’otage originelle à l’assassinat du préfet Érignac.
De bras de fer en impasses politiques, l’île de beauté cherche en vain un processus qui lui permette d’affirmer son identité légitime et singulière tout en évitant l’aventure sans lendemain d’une indépendance qu’elle n’aurait pas les moyens d’assumer, ni dans, ni hors le cadre de l’Union Européenne.
À Corte, les Journées internationales s’égrènent dans une bulle étrangère au temps et à l’espace. Les slogans éculés se répètent comme la litanie d’un catéchisme de secte. Ainsi, le week-end dernier, le processus de révision constitutionnel a été assimilé aux méthodes de la Dame de fer britannique par la nouvelle génération nationaliste portant l’ombre d’un FLNC en veille depuis 2024. Diminué, le parti « Nazione » avait déjà dénoncé le projet, par la voix de l’élue Josepha Giacometti, réclamant son abandon pur et simple au nom de fondamentaux nationalistes pourtant passés de saison. Mais l’espoir demeurait avec le texte voté à une large majorité par l’Assemblée territoriale le 5 juillet 2023, notamment par la branche politique d’anciennes factions nationalistes, dont celle de Gilles Simeoni, son président, issu du succès électoral de 2021.
La comparaison grossière avec le Thatchérisme reprise en chœur à Corte n’augure pas un cheminement tranquille d’une solution pourtant marquée du sceau de la raison, s’agissant d’une première déclinaison de la subsidiarité démocratique toujours évoquée et si peu concrétisée.
Exotique et unique la Corse ? Oui et non, car le processus en cours pourrait inspirer un cadre de discussion et possiblement de solution à toute une série de conflits ouverts ou en sourdine. Depuis les Balkans occidentaux candidats officiels à l’UE – entre la Bosnie-Herzégovine et la Republika Srpska par exemple – jusqu’à un éventuel réveil du conflit nord-irlandais, en passant par les territoires ultramarins de l’Union. La reconnaissance d’une spécificité historique, culturelle, institutionnelle loin de la centralité jacobine permettrait de concrétiser les espoirs légitimes à une très large autonomie, sans défaire les liens économiques, légitimes et pratiquement tellement utiles entre la République et la Communauté de Corse.
Mais pour arriver à bon port, la démarche gouvernementale devra faire fi des petits calculs et autres postures à l’entrée du tunnel électoral. Le « bloc central » de circonstance est à nouveau écartelé entre une aile progressiste et les ténors revanchards de la droite extrême chassant sur les terres identitaires du RN et prêts à pactiser avec lui. Et des situations similaires existent dans plusieurs pays européens et jusqu’au Parlement de l’Union. La méthode Bayrou consistant à « s’en remettre à la sagesse des parlementaires » est habile, mais confine à l’impuissance. Raison de plus pour la gauche utile d’être au rendez-vous.
En Corse, la situation est à ce jour calme, mais la Direction nationale de la police judiciaire se veut prudente. La reconstitution de la voyoucratie locale s’accélèrerait en effet, y compris dans sa dimension « mafionaliste ». La dernière note du Service d’information de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité n’est guère rassurant sur le moyen terme. Entre une droite identitaire aux affirmations et provocations surannées et une nouvelle génération indépendantiste se comparant – sans discernement – à la cause kanak et revendiquant un « corps électoral corse séparatiste légitime », il faudra beaucoup de convictions et de persévérance pour conduire au succès cet automne au Parlement et à une ratification par le Congrès. Souhaitable parce que nécessaire et prometteur.



