Le salaire de la peur

par Bernard Attali |  publié le 05/09/2025

La France sous la tutelle du FMI ? C’est une fable. À force de catastrophisme, nos dirigeants finissent par tétaniser les Français et par empêcher l’élaboration de solutions rationnelles à la crise.

Vue sur le batiment du Ministère de l'économie, des finances à Bercy dans le 13e arrondissement de Paris. (Photo Maeva Destombes / Hans Lucas via AFP)

Depuis des semaines, nos dirigeant se mobilisent pour expliquer aux français qu’ils courent à la faillite. À chaque chiffrage du déficit ou de la dette, l’épouvantail du FMI ressurgit : « La France en crise, bientôt mise sous tutelle ». Et chacun en rajoute, médias, commentateurs, pseudos experts, politiques… avec parfois une joie mauvaise qui en dit long sur l’état d’esprit de nos politiques.

Ce discours relève plus de l’agitation que de l’analyse. Examinons les faits. La dette de la France est excessive, c’est vrai. Mais le drame annoncé, si drame il y a, est encore loin. Comparons :
• France : dette publique à 113 % du PIB.
• États-Unis : environ 123 %, UK : 102%, Japon : 259 %, Italie : 137 % du PIB.
Ces niveaux sont élevés, mais soutenables dans ces grandes économies. Aucun plan du FMI n’est envisagé à Rome ou Tokyo. Pourquoi alors prétendre qu’il menace Paris ? Le FMI intervient quand un pays n’a plus de monnaie stable, est confronté à une crise de change, ou perd l’accès aux marchés financiers. Rien de tout cela ne s’applique à la France, qui emprunte en euro, bénéficie d’un prêteur en dernier ressort (la BCE), et fait partie du G7. Imaginer une « mission du FMI à Paris » est une fable, pas une réalité.

Deuxième remarque : l’enjeu véritable c’est le coût des intérêts, pas le principal. Un État ne « rembourse » jamais sa dette souveraine d’un coup. Celle-ci elle est refinancée dans le temps, en continu. Ce qui importe c’est ce qu’elle coûte au quotidien. Là encore le PIB du pays est de 3 000 milliards d’euros, et la charge de la dette de 55 milliards, soit moins de 1,8%. C’est trop mais la France peut encore l’assumer. À noter au passage que le Trésor (il vient encore de le démontrer ces derniers jours) n’éprouve aucune difficulté à se refinancer sur les marchés.

Les responsables politiques ont le devoir de faire preuve de pédagogie. Mais de là à souffler sur les braises… La gauche et la droite sont tout autant responsables de la situation et passer son temps à rejeter la faute sur l’autre camp est un jeu dangereux. Avec le risque d’inquiéter les prêteurs et de faire remonter les taux. Ajoutons que les crises n’ont pas manqué ces dernières années. Il fallait bien, au moment du Covid, soutenir l’économie française. Beaucoup de ceux qui hurlent aujourd’hui avec les loups sont hypocrites : ils en ont bien profité quand leur entreprise était menacée.

Autre bobard : on brandit souvent le déficit commercial comme un signe de grande faiblesse. Cent milliards d’euros en 2023, oui, c’est trop. Mais cette vision est partielle. Car elle n’intègre que les biens, pas les services. Or la balance des services est en excédent de près de 50 milliards € (tourisme, luxe, aéronautique, finance). Auxquels il faut ajouter le revenu des investissements français à l’étranger (plusieurs dizaines de milliards supplémentaires). La « balance courante », intégrant ces composantes, est donc proche de l’équilibre.

On nous dit aussi : il n’y a plus de marge de manœuvre fiscale. Voire. Cette marge existe et c’est juste une question de courage. Le dernier rapport du Conseil d’Analyse Économique, publié en juillet 2025, livre à ce point de vue des conclusions éclairantes. Il montre qu’une taxation ciblée du patrimoine pourrait générer 4 milliards € de recettes (≈ 0,15 % du PIB) sans effet réel sur l’exil fiscal. Quant à l’optimisation fiscale, elle s’élève en France à 100 milliards, voire davantage. Il n’est pas honnête de traiter tous les Français d’irresponsables quand on n’a pas le courage de s’attaquer à ce problème.

Je n’arrive pas à comprendre cette « haine de soi » qui nous saisit à intervalle régulier. Plutôt que de tétaniser les Français avec des scénarios catastrophes notre débat public devrait tourner autour de trois questions à traiter de façon rationnelle. Comment adopter une trajectoire budgétaire crédible, à moyen terme, en revisitant les priorités nationales ? Comment relancer la demande par une mobilisation de l’épargne (très abondante) vers l’investissement. Et comment assurer l’équité fiscale par une taxation plus juste des très grandes fortunes.

Non, la France n’est pas la Grèce. Non, le FMI n’arrivera pas à Paris. Oui, la dette publique est trop élevée. Nos concitoyens peuvent parfaitement le comprendre et se mobiliser si l’effort qu’on leur demande est équitable. Ce n’est pas en les culpabilisant qu’on apaisera le débat public. Le salaire de la peur c’est le blocage.

Bernard Attali

Editorialiste