Le secret du succès trumpiste

par Laurent Joffrin |  publié le 12/08/2025

Le déploiement de la Garde nationale à Washington n’a rien d’une extravagance gratuite. Elle obéit à une logique électorale redoutable, qui est à la base de la réussite politique de l’extrême-droite, aux États-Unis et ailleurs.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Le président américain a annoncé le déploiement de 800 hommes de la garde nationale dans la capitale des États-Unis, dépossédant ainsi l’administration locale de son autorité en matière d’ordre public. « J’annonce une action historique pour sauver la capitale de notre pays du crime, de l’effusion de sang, du chaos, de la misère et pire encore, (…) » a annoncé Trump, avec le sens de la nuance qui le caractérise « Notre capitale a été envahie par des gangs violents et des criminels assoiffés de sang, des foules errantes de jeunes sauvages, de maniaques drogués et de sans-abri ».

Tout cela est évidemment outré, gonflé à loisir, shooté à l’hyperbole trumpienne. Non que Washington soit une capitale tranquille : comme dans beaucoup de villes américaines, la criminalité y est très élevée, très supérieure à ce qu’elle peut être en Europe. On y compte 187 homicides en 2024 et, au total, plus de 5000 « crimes violents » dans la même année. Mais d’autres agglomérations la dépassent dans ce domaine, et surtout, la délinquance y a nettement reculé depuis plusieurs années. Au lieu de les vouer aux gémonies, il eût été juste de saluer les efforts des autorités locales, même s’ils sont insuffisants.

Voilà qui serait aux antipodes de la propagande trumpiste. Pourquoi s’en prendre à elle plutôt qu’à une autre ? Pour de strictes raisons politiques. Dirigée par Cara Spencer, une maire démocrate, Washington DC symbolise tout ce que la base MAGA déteste, les élites du diplôme et de l’administration, le lieu de résidence d’une bonne part de la classe politique, une ville « libérale », c’est-à-dire de gauche selon les critères américains. En la clouant au pilori, Trump assouvit la haine de ses électeurs envers le « pouvoir de l’État profond », supposé arrogant, coupé du peuple et voué aux politiques progressistes. Delenda est Washington…

Mais il use d’une aussi d’une tactique éprouvée, déployée ici dans toute sa pureté, qu’on retrouve chez la plupart des leaders nationalistes et populistes à travers le monde. Bien entendu, ces outrances, ainsi que le caractère expéditif (quoique légal) de la méthode employée, ont suscité la protestation des élus démocrates, qui dénoncent une nouvelle manifestation du mensonge trumpiste et de ses penchants de plus en plus autoritaires. Réaction logique, élémentaire même, face à tant de mauvaise foi et d’exagération. Mais réaction au bout du compte contre-productive.

Le jeu médiatique utilisé par Trump se déroule en trois phases. Premier temps : la droite dure exagère au-delà de toute mesure un problème réel. Deuxième temps : la gauche proteste au nom de la raison et des valeurs démocratiques. Troisième temps : la droite l’accuse aussitôt de laxisme. En langage simplifié : la droite dénonce l’insécurité ; la gauche dénonce la droite ; elle est donc du côté des délinquants.

Le triptyque est infaillible. En France, la tactique de la droite dure est exactement la même. Marine Le Pen, ou Bruno Retailleau, dressent un tableau outré de la délinquance et proposent des mesures disproportionnées ; la gauche française s’indigne ; donc, pour une bonne partie de l’opinion, la gauche ne veut pas lutter contre l’insécurité.

Comment sortir du piège ? En quittant cette posture défensive qui met les progressistes à la remorque des outrances réactionnaires et offre une prime permanente au discours populiste. La délinquance est un problème réel, aigu même, depuis que le trafic de drogue en a décuplé les méfaits. Elle frappe en priorité les classes populaires. C’est donc le devoir de la gauche que de lutter sans ambages contre ce fléau en s’appuyant sur les valeurs républicaines. Celles-ci impliquent le respect des libertés publiques (elles se distinguent donc des obsessions répressives de l’extrême-droite), mais elles supposent aussi la fermeté dans la défense de l’autorité de la loi. Reconnaître la réalité de l’insécurité ; revendiquer et promouvoir un plan cohérent et efficace de lutte pour la tranquillité publique, qui s’appuie sur la prévention, mais assume aussi la sanction, sans la minimiser ou l’éluder, comme le font si souvent les programmes de gauche. Hors de cette stratégie, le piège trumpiste continuera de fonctionner.

Laurent Joffrin