Le soleil se lève à l’Est ?
Contre toute attente, la soirée de dimanche n’a pas viré au cauchemar. Celle que l’on surnomme parfois le « Petit Paris » s’est dressée contre l’extrême-droite, mais les périls rôdent toujours.
Les plus sceptiques penseront que l’on se contente de peu. Pas tout à fait. Une victoire nationaliste supplémentaire à Bucarest, à la frontière ukrainienne, signifiait l’affaiblissement de la commission européenne bataillant sur plusieurs fronts, la mise en danger de l’aide à Zelenski et le renforcement du trumpisme européen. Elle n’a pas eu lieu.
Malgré le démenti, formel et rarissime de la DGSE, contre toute ingérence française – ou moldave -, George Simion joue désormais la tension, avec le relais d’Elon Musk et de l’extrême-droite continentale. La réalité est plus terre à terre. Entre les deux tours, un regain de participation a ramené aux urnes, jeunesses des centres urbains, citoyens séduits par le profil anti-corruption du maire de Bucarest et minorité hongroise pourtant copieusement arrosée en argent frais de la part du voisin Viktor Orban.
Sur ce point, la minorité magyare de Transylvanie a rappelé à près de 90% dans l’isoloir les limites ubuesques du nationalisme. Si Orban et Simion partagent la même détestation du fédéralisme européen, le même engouement pour Trump, les racines chrétiennes et le folklore, le candidat battu, en ancien hooligan formellement repenti, déteste les hongrois, qui s’en sont souvenus.
Confrontés à un pouvoir d’achat modeste dans les campagnes et surtout, à une corruption politico-financière parmi les plus avancées du continent, Nicusor Dan est parvenu à convaincre que le rapprochement vintage avec Poutine n’était pas un horizon souhaitable. En mathématicien reconnu, il a convaincu du théorème selon lequel une victoire de George Simion était autant un affaiblissement pour Bruxelles que pour Bucarest.
Naturellement, la petite dynamique est fragile. À Varsovie, moins de deux points séparent le candidat centriste européen proche de Donald Tusk de celui du national-catholique du PIS. La somme de candidatures d’extrême-droite, parfois ouvertement radicales et antisémites, se hissent déjà à 50%. Il faudra là encore un sursaut citoyen, comme en France en juin de l’année dernière pour éviter le cataclysme.
Si la défaite a été déjouée en Roumanie avec ses 19 millions de citoyens, celle de Varsovie serait d’une toute autre portée, autant sur le plan démographique que symbolique et pratique, à l’heure ou le triangle de Weimar agit pratiquement en matière d’initiatives dans les secteurs de la défense et des affaires étrangères. Elle paralyserait pour partie l’action du Premier ministre europhile, tant sur la scène européenne qu’en matières de réformes sociétales. Car, si le poids des nationalistes roumains et de l’AUR (Alliance pour l’Unité des Roumains), relèvent pour partie des difficultés économiques, celui de l’extrême-droite polonaise s’appuie davantage sur des fondements idéologiques bien enracinés.
Le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat a été multiplié par trois depuis 1996. Le pays a bénéficié pleinement des investissements européens et de sa position de carrefour, réussissant le développement d’une classe urbaine moyenne et innovante. Malgré le ralentissement économique, succédant à la crise Covid, et le volontarisme en matière d’investissements militaires, il faut donc chercher dans d’autres facteurs que les difficultés économiques majoritaires dans la population, les raisons d’un tel vote de repli.
Faut-il y voir un effet différé de la victoire trumpiste comme jadis l’on prétendit que mai 1981 était celui de mai 1968 ? Si c’est le cas, cela signifie que la puissance de la vague peut être contenue même avec un étiage élevé, comme ce fut le cas en France ou en Allemagne il y a quelques mois avec la victoire d’une grande coalition, menée par les conservateurs de la CDU.
Néanmoins, la poussée des extrémistes de Chega au Portugal, dessine une réaction continentale qui s’inscrit dans un basculement plus général qui touche tout l’Occident. Dans ces trois cas, aussi singuliers soient-ils, les forces issues des gauches sont cantonnées sous la barre des 30%, sensiblement équivalentes aux eaux hexagonales. Pour reconquérir durablement l’électorat et assécher les forces anti-européennes, hostiles à l’État de droit et aux acquis communautaires, les coalitions progressistes devront non seulement refonder leur logiciel, mais aussi accepter d’élargir leur assiette électorale au centre. Ce n’est qu’à ce prix que la gauche européenne apparaîtra à nouveau comme un horizon et pas seulement comme une butte témoin d’une nostalgie teintée d’affection.



