Le spectre de la rupture sociale
Pour Christian Eckert, chargé du Budget sous la présidence Hollande, l’objectif de plus de 40 milliards d’euros d’économies en 2026 est hors de portée, voire dangereux pour le pays.
Quelque 43 milliards « d’économies » dans le budget 2026, est-ce réaliste? Est-ce supportable? Pour Christian Eckert, ex-secrétaire d’Etat au Budget et aux Comptes publics de 2014 à 2017, c’est non ! « J’affirme que ces 40 milliards sur un an sont hors de portée socialement, et conduiront immanquablement à une forme de récession qui plombera les recettes ! », tranche-t-il sur son blog. Et d’avertir : un tel traitement de choc produira « une rupture sociale majeure dans l’opinion dont les extrêmes tireront profit ». On y court !
Aussi, alors que la question va envahir l’espace publique à la rentrée avec la préparation du budget qui va enflammer les mouvements sociaux annoncés (à commencer par l’appel au blocage de l’économie le 10 septembre), le gouvernement ferait bien de ne pas négliger une analyse fondée sur l’expérience.
Lorsque François Hollande est arrivé à l’Élysée en 2012, le déficit budgétaire dépassait 5%, pas loin de l’objectif de 5,4% pour 2025. Christian Eckert fut donc de ceux qui mirent les mains dans le cambouis pour ramener ce déficit à environ 3% cinq ans plus tard en 2017, lorsque Emmanuel Macron fut élu.
Comment ? En travaillant dans la durée : durant le quinquennat de François Hollande, la réduction du déficit fut en moyenne de 15 milliards d’euros par an, soit une baisse de 75 milliards d’euros du déficit sur cinq ans. Une politique budgétaire serrée qui coûta cher au président sortant, au point que l’équipe en place eut le succès plutôt honteux et évita de s’en féliciter. Mais elle permit de remettre à flots les comptes publics, quoi qu’en disent ses détracteurs, tout en ménageant les entreprises qui ne se privèrent pas de profiter du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) pour réduire leurs charges.
Qu’a-t-il manqué ensuite à Emmanuel Macron pour laisser les comptes dériver sans endiguer le phénomène? « La cause principale réside dans les diminutions de recettes non compensées : allègements de cotisations sociales, fin de la taxe d’habitation, diminution substantielle des impôts pour les entreprises, fin de l’ISF, mise en place de la « flat-tax » pour les dividendes et les revenus du capital. Inutile d’être énarque pour comprendre… », résume Christian Eckert. Et inutile non plus d’être énarque pour considérer que, plutôt que recourir à des emplâtres comme la réduction du nombre de jours fériés, il vaut mieux mener une politique réaliste dans la durée. Quitte à rompe avec le dogme présidentiel du premier quinquennat, s’agissant de la pression fiscale. Le ruissellement tant vanté par le Chef de l’Etat a montré son inanité. Un « pognon de dingue » est capté par les grandes fortunes alors qu’on demande à la classe moyenne de boucher les trous. La réussite se transmet par héritage, mais le travail ne paie plus. Et le sentiment est que les gros contribuables sont les réels bénéficiaires du dogme présidentiel.
Les pseudo économies, telles la suppression de l’abattement fiscal de 10% pour les retraités, la réduction de crédits d’impôts ou de niches fiscales, l’éventuelle instauration d’une TVA sociale ou le gel des prestation sociales dans le cas d’une « année blanche », sont en fait assimilables à des augmentations d’impôts qui touchent le grand public et épargnent les gros patrimoines. D’où la montée des extrêmes qui était si prévisible et qui, au final, comme durant l’épisode des « gilets jaunes », coûtera cher à l’économie nationale.
La réduction de déficits qui n’auraient jamais dû exister est incontournable. Christian Eckert n’en disconvient pas, mais en répartissant les efforts et en les étalant sur cinq ou six ans à raison de 15 milliards d’euros par an: « Cela sera déjà un effort considérable demandé au pays, surtout avec l’augmentation des dépenses militaires que beaucoup soutiennent, toutes opinions confondues ». Mais pour l’instant, François Bayrou entretient dangereusement la confusion avec pour objectif un déficit budgétaire ramené à 4,6%.



