Le sultan enfonce la Turquie dans l’autocratie
Recep Tayyip Erdogan poursuit la transformation de l’État autoritaire turc en véritable dictature. Son principal opposant, le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, vient d’être condamné à 2340 années d’enfermement.
La météo est malheureusement au beau fixe pour les dictateurs du pourtour méditerranéen. En Turquie, le néo-sultan ottoman parachève son œuvre de destruction des dernières digues démocratiques du pays. La condamnation du maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu à 2 340 années d’enfermement éteint tout espoir pour la jeunesse et les couches urbaines éduquées de la société turque. Avec 3 700 pages d’accusation, le processus judiciaire est ici secondaire … sauf à considérer que le sinistre procureur Vychinski opérant sous Staline était un authentique magistrat. À Ankara comme à Moscou, la police est aux ordres, de même que l’armée, l’administration et la justice. Les contestataires et leur entourage savent à quoi s’en tenir, à l’instar de l’avocat Mehmet Pehlivan, défenseur du maire d’Istanbul, lui aussi poursuivi comme 402 autres prévenus-condamnés dont les motifs avancés sont kafkaïens.
Dans une ère politique facilitant la prise de pouvoir des régimes dictatoriaux, Erdogan agit hors de tout contrôle, éliminant la principale figure d’opposition au régime de l’AKP, aux manettes depuis pratiquement un quart de siècle. Là où les plus optimistes s’interrogent sur la possibilité d’une démocratie intégrant l’islam politique sur le modèle de la démocratie chrétienne européenne du XXe siècle, Erdogan incarne avec emphase et ténacité les fondamentaux de l’idéologie frériste dont il est directement issu : il étrangle la laïcité turque, empiète allégrement sur la séparation des pouvoirs et galvanise les fidèles de son régime en soutien au Hamas. Des recettes qui restent malgré tout fragiles dans une société éprouvée par l’inflation et le coût de la vie.
Mais le sultan a su déployer ce qui fait le succès des empires autoritaires du moment : incontournable sur la scène régionale et sur l’échiquier géopolitique global, nationaliste à souhait, il peut malheureusement voir venir malgré une certaine disgrâce dans l’opinion. Force est de constater que rien ne l’arrête. Le CHP, la formation d’opposition de Imamoglu est désormais poursuivie pour « violation de la constitution ». Finalement toléré voire revenu en grâce à Moscou, considéré par Washington, protégé des monarchies du Golfe et de la conférence islamique, l’empire néo-ottoman n’est inquiété par personne ou presque. Au Maghreb, les dictatures en place, qu’elles soient formellement républicaines ou chérifiennes, entretiennent des relations diplomatiques courtoises avec le président turc. On pourra insister avec raison sur l’incapacité des européens à lui parler d’une même voix (les liens historiques et migratoires avec la république fédérale allemande rendent forcément les choses complexes).
Erdogan ne connaît qu’une seule réalité politique, celle du rapport de force. Une leçon élémentaire applicable à Poutine, Trump, Tebboune et tant d’autres. Pourtant, soyons lucides : alors que nous avons longtemps commenté la constitution d’un croissant chiite au Moyen-Orient, les européens sont objectivement confrontés à un croissant dictatorial, qui, de leurs frontières nord orientales, en passant par la mer noire, l’Égypte jusqu’aux rives sud du bassin méditerrané, transforme la vaillante Europe en un oasis démocratique. On ne le dit pas assez dans cet univers si sombre.



