Le tsar qui dit niet
Vladimir Poutine est rentré ragaillardi de son périple chinois. L’accueil que lui a réservé Xi Jinping, manifestant derechef son « amitié sans limite » avec Moscou, tout comme la présence d’un aréopage de dictateurs, l’ont conforté dans son refus de tout compromis.
À Pékin, le maître du Kremlin a révélé l’importance stratégique de la bataille qu’il a engagée contre Kiev : ce conflit masque en fait « les causes profondes » de cette crise. Il faut, a-t-il souligné, remettre l’Otan à sa place en Europe. Autrement dit, très loin des frontières russes comme au bon vieux temps de l’empire soviétique. « Depuis des décennies, l’Ukraine a été un élément stratégique pour les Russes, note le géographe Jean Radvanyi (*). Les Occidentaux n’ont pas voulu en tenir compte, sauf Brzezinski sous la présidence Carter. On se trompe. L’Ukraine est essentielle à la sécurité de la Russie parce que locale et historiquement fondamentale. Ajoutons en plus l’égo poutinien puisqu’il veut être le quatrième grand empereur de la Russie qui a consolidé son histoire après Pierre le Grand, Catherine II et Staline ».
Quelques heures à peine après la conférence réunie à Paris avec les « pays volontaires » pour apporter leur garantie à un accord de paix, Poutine a réagi avec un « niet » sans appel : toute force occidentale installée en Ukraine pour assurer un cessez-le-feu sera « une cible légitime » pour l’armée russe. Aucun des 26 pays qui préparent des mesures garantissant la sécurité future de Kiev ne pourra ignorer l’avertissement.
Adoubé par Trump qui n’a pas osé le bousculer en Alaska en le menaçant de nouvelles sanctions, Poutine est plus que jamais convaincu qu’il a le temps pour lui. De fait, il maîtrise son projet. En deux ans il a fait basculer son pays dans une économie de guerre, les Iraniens lui fournissent des drones, les Chinois des composants électroniques, les Nord-coréens des combattants et des munitions. Les retrouvailles personnelles Trump-Poutine en Alaska n’auront donc débouché sur rien. L’Europe, quant à elle, reste dans l’attente d’une décision de la Maison Blanche pour avaliser le plan des « pays volontaires ».
On ne sait toujours pas si Trump va endosser la mise en place de cette force de « réassurance européenne ». Le feu vert du milliardaire républicain est pourtant indispensable pour boucler le dossier : les Polonais et les Allemands ont fait savoir qu’ils n’y participeront que si les États-Unis en garantissent la sécurité. L’Europe, in fine, demande à Trump de quel côté il se placerait, si d’aventure les Russes reprenaient les hostilités.
Il est donc plus prudent de tempérer l’enthousiasme affiché par Macron lorsqu’il dit « n’avoir aucun doute » sur le fait que États-Unis se retrouveront avec l’Europe dans cette affaire. Un indice tend à prouver que rien n’est joué : un nouveau paquet de sanctions portant à 500% la surtaxe contre les pays achetant du gaz russe – projet proposé par le sénateur républicain Lindsay Graham – traîne depuis des mois devant le Congrès.
C’est au moment où les Européens ont l’impression d’avoir fait le maximum pour mettre Trump de leur côté alors qu’il flirtait à l’été encore avec le Kremlin, que Poutine choisit d’augmenter la pression. Au printemps dernier, le ciel ukrainien était déchiré chaque nuit par des centaines de drones de combat. Dimanche dernier, la défense ukrainienne en a comptabilisé 805. Pour la première fois, une partie du siège du gouvernement de Kiev a été ravagée par un missile. « Cette dernière salve du week-end, reprend Jean Radvanyi, est un message clair de la part de Poutine. D’abord l’idée que l’on puisse fournir suffisamment d’armes à l’Ukraine pour renverser le tableau est illusoire. Ensuite, les Russes sont prêts à une guerre longue si les Occidentaux optent pour la solution militaire. Pour autant ce n’est pas ce qu’ils souhaitent. Ils sont conscients que cette guerre est aussi un facteur d’affaiblissement à long terme ».
Les offensives russes sur le front du Donbass vont de pair avec le bombardement des villes pour casser le moral de la population. Le Kremlin s’adapte déjà au temps long y compris vis-à-vis de l’Europe mobilisée pour l’Ukraine. Les réseaux sociaux pro-Poutine, alimentés par les usines à trolls, font tourner en boucle leurs clips sardoniques et mensongers contre « les nains européens » qui soutiennent Zelensky.
Stratégie du long terme, encore : le maitre du Kremlin mise sur les divisions de l’Europe. Il a suivi la montée en flèche en Grande-Bretagne du parti d’extrême-droite de Nigel Farage crédité de 32% des voix. Il a retenu le score record de l’AfD aux dernières élections allemandes tout comme les sondages confirmant la poussée du RN en France. La montée en puissance des courants nationalistes dans les pays clefs de l’Europe est de facto une donnée stratégique qui doit ravir Vladimir Poutine.
(*) Spécialiste de la Russie, auteur du livre Un vertige de puissance, Édition La Découverte.



