Le Venezuela, laboratoire impérial
L’opération de Caracas ne vise pas seulement à éliminer un régime jugé hostile. Elle traduit la nouvelle géopolitique américaine, destinée à établir une hégémonie sans partage des États-Unis dans l’hémisphère occidental.
Nicolás Maduro est à peine derrière les barreaux d’une prison de Brooklyn que les vraies difficultés commencent pour Trump. Dans un entretien au magazine The Atlantic, Ubu-roi menace la nouvelle présidente par intérim Delcy Rodriguez : « elle paiera plus cher que Maduro » si elle « ne fait pas ce qu’il faut ». Adoubée par l’armée au lendemain du kidnapping de l’autocrate de Caracas, celle qui fut sa vice-présidente, est devenu ipso facto une cible vivante. Mais la nouvelle présidente garde la tête froide : elle a réuni son équipe et propose un « calendrier de coopération » à la Maison Blanche.
Le secrétaire d’État Marco Rubio a repris le thème de son patron d’une manière plus explicite. Les États-Unis veulent collaborer avec les autorités vénézuéliennes, a-t-il dit en substance, mais si elles ne prennent pas les « bonnes décisions », ils n’hésiteront pas à agir, notamment sur la question du pétrole. Et d’ajouter : « tout cela reste en place jusqu’à ce que l’on voie des changements pour nos intérêts, pour nos entreprises mais aussi pour les Vénézuéliens ». Bizarrement, au lendemain des frappes sur Caracas, plus personne ne parle de mettre fin au narcotrafic, ce qui était pourtant le but affiché de l’expédition. Business d’abord.
Un retour à la politique de la canonnière
On pourrait se croire revenu au milieu du XIXème lorsque le parlement de Londres dépêchait une flotte de guerre pour ouvrir de force la Chine au commerce britannique. Ce fut la première guerre de l’opium. Il y en a eu une seconde, en 1856, qui impliqua cette fois l’Angleterre, les États-Unis, et la France. Autant dire que l’équipe Trump nous renvoie à une politique de la canonnière d’un autre âge, celle qui a imposé des comptoirs commerciaux par la force, une époque où les flottes occidentales régnaient sans partage sur toutes les mers du globe. Cette brutalité, ce capitalisme primitif et prédateur, désarçonnent une partie de l’électorat trumpiste. La base MAGA s’interroge sur l’opération en cours. Tous se souviennent de la campagne électorale, de sa promesse de ne pas engager les États-Unis dans la guerre, d’être le président de la paix.
Des questions identiques étaient déjà apparues le 25 décembre lorsque Trump avait donné l’ordre de frapper des bases de l’État islamique dans le nord-est du Nigéria. Dans son tweet, Ubu-roi avait alors écrit qu’il avait « prévenu ces terroristes que s’ils n’arrêtent pas le massacre des chrétiens ils allaient le payer cher ». Au Nigéria, les islamistes de l’EI et de Boko Haram ciblent souvent des villages musulmans. Mais Trump, sans doute, ne le sait pas. Peut-être pensait-il envoyer un message aux chrétiens évangéliques qui composent une partie de sa base électorale.
Vers une suprématie américaine sur l’hémisphère occidental
Les coups de main, les expéditions punitives pouvaient paraître illisible jusqu’à ce jour. Le nouveau chantier que vient d’ouvrir l’administration Trump avec l’exfiltration de l’ancien autocrate de Caracas dévoile un projet plus vaste. Le discours officiel est connu : on déboulonne celui qu’on désigne comme un tricheur professionnel qui n’a pas été réélu en 2024, un chef de gang qui inonde les États-Unis de cocaïne, et qui manipule des réseaux de migrants clandestins accusés de faire régner la terreur dans les villes américaines.
La base MAGA du régime adhère en partie à ce narratif. Il n’est pas sûr pour autant que cela suffise à faire oublier les remugles de l’affaire Epstein qui reviennent en force empoisonner le milliardaire de la Maison-Blanche. Pour quelques semaines, l’opération chirurgicale de Caracas assure à Trump une situation médiatique planétaire hors du commun. Mais les élections de mi-mandat en novembre prochain sont encore loin. À Washington, le Congrès n’a pas été informé, alors qu’il a en principe la main sur les conflits armés à l’étranger. Un nouveau cap a été franchi dans la brutalité politique imposée par l’équipe Trump vis-à-vis des institutions américaines. Tous ces glissements vers une société illibérale vont compter en novembre prochain.
On voit déjà que les visées mercantiles sur le pétrole vénézuélien et les menaces directes sur la classe politique liée à l’ancien régime ne sont qu’un leurre. L’équilibre sera impossible à trouver. Tôt ou tard, une équipe adoubée par la Maison-Blanche verra le jour. Cette nouvelle gouvernance, articulée sur des intérêts privés, prendra le contrôle des premières ressources d’or noir au monde. Le Venezuela apparaîtra alors comme le laboratoire de la nouvelle géopolitique américaine, celle-là même qui était esquissée en filigrane dans le document stratégique du département d’État en novembre dernier. Plus qu’un retour au colonialisme, il s’agit d’assurer à terme une suprématie américaine sans partage sur l’hémisphère occidental. Cette domination n’a pas de limite. Elle vise d’abord le continent latino-américain, elle s’étendra ensuite au Groenland, puis à la vassalisation de l’Europe elle-même.



