Le virus le plus dangereux : Trump

par Bernard Attali |  publié le 21/02/2026

Il est une conséquence parmi les moins commentées de la politique étrangère de Donald Trump, mais aussi l’une des plus nuisibles : le recul mondial de l’action sanitaire.

Un technicien traite des échantillons de dépistage du VIH dans un centre géré par LoveYourself, une organisation touchée par le gel de l'aide décrété par l'administration Trump, le 19 février 2025, à Manille, aux Philippines. La récente suspension du financement de l'USAID par l'administration Trump a entraîné la perte d'au moins 69,7 millions de dollars pour les programmes d'aide aux Philippines, affectant 39 projets dans les domaines de la conservation de l'environnement, des initiatives de santé, de la réponse aux catastrophes et de l'éducation. (Photo Ezra Acayan / GETTY IMAGES ASIAPAC via AFP)

Il est devenu courant, dans certains cercles de droite, de complimenter le président Donald Trump pour l’« efficacité » supposée de sa politique étrangère (cf. Le Figaro du 8 février dernier). Efficacité transactionnelle, dit-on : moins d’idéologie, plus de « realpolitik ». Moins de morale affichée, plus de rapports de force assumés. Comment ne pas voir l’aveuglement des commentateurs et les conséquences tragiques de certaines décisions récentes, notamment en matière sanitaire ?

Le recul de l’engagement sanitaire américain

Réduire massivement les crédits de l’United States Agency for International Development (USAID), annoncer la sortie des États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), entretenir la défiance vaccinale, démanteler les politiques environnementales et climatiques… ces choix peuvent être présentés comme des actes de souveraineté. Ils constituent en réalité un revirement brutal dans un domaine majeur : les États-Unis renoncent à jouer leur rôle dans la protection sanitaire mondiale.

Depuis deux décennies, l’USAID est un pilier central de la lutte contre le VIH, le paludisme, la tuberculose et la mortalité infantile. Le President’s Emergency Plan for AIDS Relief (PEPFAR) a contribué à sauver plus de 25 millions de vies.

En matière de VIH, les traitements doivent être continus. Une interruption entraîne reprise virale et transmissions accrues. Les modèles épidémiologiques estiment qu’une réduction massive des financements provoquera des centaines de milliers de morts supplémentaires par an. Nous y sommes.

Même logique pour le paludisme : plus de 600 000 décès annuels aujourd’hui. Combien demain ? Chaque recul financier s’est historiquement traduit par un rebond de mortalité. Le paludisme reculait. La maladie explosera demain. Ces données sont connues. Elles ne relèvent pas d’une spéculation idéologique, mais de l’expérience sanitaire mondiale depuis des décennies.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), de son côté, n’est pas une organisation désincarnée : c’est le cœur de la surveillance épidémique mondiale. Son affaiblissement ralentira la détection d’Ebola, du choléra ou de nouvelles grippes mortelles. Lorsque les États-Unis sortent de l’OMS, ils prennent une responsabilité mondiale. D’autant plus que le vieillissement de la population de la planète accroît sa fragilité sanitaire : au cours des 50 dernières années, le nombre des plus de 65 ans a doublé !

La pandémie de Covid-19 a démontré qu’un virus apparu localement peut provoquer ailleurs des millions de morts et des milliers de milliards de pertes économiques. La coopération sanitaire est une assurance collective. S’en retirer, c’est réduire la capacité de réaction globale face aux crises futures.

Vaccination et résurgences épidémiques

Dans le même ordre d’idées, l’administration Trump s’est lancée dans une politique antivaccin majeure. Or, jusqu’à aujourd’hui, la vaccination avait permis de réduire de manière spectaculaire la mortalité liée à la rougeole ou à la poliomyélite. La baisse des couvertures vaccinales entraînera mécaniquement une violente résurgence de la maladie. On sait aussi que la rougeole est repartie à la hausse en 2026 aux États-Unis. Quand un pays de 330 millions d’habitants baisse la garde, l’impact est immédiat à l’étranger.

Climat, pollution et risques sanitaires globaux

À ces décisions sanitaires s’ajoute un autre retrait, moins visible mais tout aussi déterminant : le démantèlement des politiques environnementales et climatiques. La sortie de l’accord de Paris, le retrait de l’United Nations Framework Convention on Climate Change, l’affaiblissement des normes de l’Environmental Protection Agency (EPA), la dérégulation des émissions industrielles et automobiles : ces décisions ne relèvent pas seulement d’un débat énergétique. Elles ont des conséquences sanitaires massives.

La pollution de l’air est responsable chaque année de près de 7 millions de décès prématurés dans le monde. Les normes environnementales américaines avaient historiquement contribué à réduire les particules fines et les oxydes d’azote dans l’atmosphère. Leur affaiblissement augmentera les maladies respiratoires chroniques, les crises d’asthme, les cancers pulmonaires et les accidents cardiovasculaires. Ces effets ne resteront pas confinés au territoire américain. Les émissions de gaz à effet de serre et de polluants ne s’arrêtent pas aux frontières.

De plus, le changement climatique est un multiplicateur de risques sanitaires : il contribue à l’extension géographique du paludisme et de la dengue, à l’insécurité alimentaire liée aux sécheresses et aux déplacements massifs de populations.

Démanteler les politiques climatiques dans la première puissance mondiale revient à affaiblir l’effort collectif pour limiter ces risques. Or chaque dixième de degré supplémentaire se traduit en stress thermique, en pertes agricoles, en famines, en migrations, en conflits et en décès.

Si l’on combine les morts supplémentaires liées à la réduction de l’aide sanitaire, les résurgences épidémiques dues à la baisse vaccinale, les impacts sanitaires du changement climatique accéléré, les pathologies liées à la pollution accrue… la nouvelle politique de M. Trump pourrait coûter plusieurs millions de vies humaines à l’échelle mondiale sur une décennie.

Présenter ces décisions comme des actes de souveraineté ne devrait tromper personne. La santé et l’environnement sont des biens publics globaux. L’air circule. Les virus volent. Les dérèglements climatiques concernent la planète entière.

L’Amérique ne doit pas « payer pour le monde », disent les partisans de MAGA. Ils invoquent la réduction du déficit, la réallocation des ressources vers des priorités domestiques, le refus du multilatéralisme jugé inefficace. Certains de ces arguments peuvent être entendus d’un point de vue américain. Mais une transition plus douce aurait pu alléger la charge sur le budget de l’oncle Sam sans qu’elle s’évanouisse du jour au lendemain.

Les maîtres de Washington ignorent une réalité fondamentale. L’action sanitaire n’est pas seulement un geste philanthropique. Elle constitue un outil stratégique de stabilisation mondiale. Là où les systèmes de santé s’effondrent, où les famines progressent, où les pandémies explosent, prospèrent aussi les conflits, les migrations forcées et les radicalisations. En d’autres termes, couper l’aide internationale, c’est préparer les crises de demain, crises qui menaceront les Américains eux-mêmes.

Ce qui est présenté comme une politique étrangère « réaliste » pourrait bien s’avérer une myopie stratégique. Un art du deal… catastrophique.

Reste le plus moralement condamnable. Lorsque des gouvernants disposent de données scientifiques solides montrant que certaines décisions entraîneront des décès massifs et évitables, ont-ils moralement le droit d’invoquer la seule logique budgétaire ou idéologique ?

Si les courbes de mortalité remontent, si les pandémies se multiplient, si les vagues de chaleur et les pollutions aggravées provoquent des centaines de milliers de morts supplémentaires, la question ne sera plus seulement politique, mais éthique. Et on pourra alors parler, à juste titre, de crimes contre l’humanité.

Bernard Attali

Editorialiste