Le virus national-populiste a muté

par Boris Enet |  publié le 05/09/2025

La lutte contre l’extrême-droite ne peut se réduire à ânonner les glorieux réflexes pavloviens du siècle précédent. Il y a urgence à renouveler le logiciel d’appréhension du phénomène.

Geert Wilders, chef du Parti néerlandais de la liberté (PVV), Marine Le Pen, chef du Rassemblement national, Santiago Abascal, chef du parti espagnol VOX et président de Patriotes pour l'Europe, Viktor Orban, Premier ministre hongrois, et Matteo Salvini, vice-Premier ministre italien, lors d'un rassemblement des Patriotes pour l'Europe, le 8 février 2025 à Madrid. (Photo Pablo Blazquez Dominguez / Getty Images via AFP)

Crier au fascisme comme le fait Marine Tondelier chaque matin est inopérant. D’abord, si la parenté du fascisme est réelle avec le Front National de 1972, dépositaire du RN quatre décennies plus tard, la PME Le Pen n’est pas organisée comme une structure mussolinienne. Elle ne dispose pas de l’assise militante nécessaire malgré son large succès d’audience, elle n’en revendique pas les méthodes, à la différence de ses sombres ancêtres. Le reconnaître n’absout en rein sa matrice nationaliste, son mépris de l’État de droit et ses solutions antirépublicaines et anticonstitutionnelles, dont la préférence nationale est le leitmotiv. Sa principale dangerosité, en sus de son racisme congénital, réside dans son combat frontal pour l’implosion de l’UE, sur les pas de Matteo Salvini, à la différence de Giorgia Meloni rétrograde flexible, capable de ménager Ursula Von der Leyen et de rentrer dans le rang. Sur ce point, le RN, de concert avec Mélenchon, constitue bien la cinquième colonne de l’impérialisme russe contre l’Europe. Ses alliés, de Trump à Orban, des Brexiters à l’AfD allemande, sont bien des obstacles dangereux à la constitution d’une Europe puissance démocratique.

Longtemps biberonnées au récit mythique de l’antifascisme puis de la Résistance, les organisations de gauche attribuent à la crise économique le basculement de secteurs entiers du salariat traditionnellement acquis à la gauche. Ainsi donc, Marine Tondelier, encore elle, compare la situation d’aujourd’hui avec celle des années 1930, sur tous les plateaux de télévision. Un nouveau raccourci à côté de la plaque, à moins de considérer que le double mandat macronien soit l’équivalent de la crise de 1929, avec ses tragiques conséquences sociales. Même si la stratégie de LFI rappelle effectivement celle des communistes allemands sous la férule de Staline, non seulement la crise que nous subissons ne se traduit pas par une destruction de valeur mais encore l’État-providence, en souffrance, continue d’opérer, comme on l’a vu durant la crise du Covid. Cela ne saurait exonérer les promesses de gascon du pouvoir en place face à l’explosion des inégalités. Mais rien de comparable avec la tragédie sociale de masse des années 1930.

Si les conditions économiques ne suffisent pas à expliquer le basculement nationaliste et sans lendemain au point de devenir le plus grand parti de France comme l’assène Bardella, à quoi faut-il donc l’attribuer ? Le philosophe communiste Antonio Gramsci est devenu tendance. Son intuition d’une bataille idéologique, précédant tout changement radical, jusqu’à devancer les fondamentaux économiques, en fit un marxiste hétérodoxe. Comment ne pas constater, en effet, que l’aliénation maximale, issue des réseaux sociaux et de l’effondrement éducatif produisent un dépérissement démocratique dans l’ensemble des sociétés occidentales ? Le bilan chaotique du roi MAGA des Amériques ne se traduit pas par un effondrement de sa côte de popularité alors même que se profilent les élections de mi-mandat. Son ingrédient est évidemment la haine, qui fédère les électeurs d’extrême-droite indépendamment de toute rationalité et de toute promesse économique tenue. Les groupies des nationalistes prêtent serment électoral au chef, indépendamment des politiques menées et des résultats obtenus. C’est probablement la rupture la plus nette avec les leçons communes aux gauches du XXe siècle contre le péril brun : l’effondrement du niveau du débat public et de la formation des citoyens à l’école comptent plus que les difficultés socio-économiques, aussi douloureuses soient-elles.

Boris Enet