L’école debout au milieu des tempêtes
La rentrée est prête. Dans un sombre climat, les serviteurs de l’école républicaine se tiennent debout. Les incertitudes comme les tensions de la société révèlent une fois encore, leur mérite.
La conférence de presse d’Élisabeth Borne se tenait mercredi, tandis que les recteurs s’adressaient à leurs personnels d’encadrement et de direction dans de nombreuses académies. Entre contraintes budgétaires, gouvernement manifestement en suspens et menaces multiformes à l’encontre de l’école, une des dernières institutions à « faire nation », fait corps.
Les motifs de mécontentement ressemblent à un inventaire à la Prévert, entre attractivité salariale en berne, nécessaire prise en charge éducative renforcée devant les difficultés éducatives monoparentales ou encore explosion des symptômes psychiatriques. Mais les hussards noirs ne démissionnent pas, à moins qu’ils ne le fassent en sourdine.
Alors que la presse maniait l’ironie lorsque l’ancienne Première ministre débarquait rue de Grenelle, la tonalité n’est désormais plus la même. Les éditorialistes comme les spécialistes de l’éducation mesurent quasi unanimement la dangerosité plurielle qui pèse sur près de 12 millions d’élèves encadrés par près de 800 000 enseignants, 15 000 personnels de direction, et 400 000 personnels administratifs, cadres, employés, agents à leur service. L’explosion des fragilités psychiques, la permanence des violences, les radicalisations, pour ne citer que celles-ci, ne laissent personne de marbre pour les hommes et femmes dévoués au service public d’éducation.
À côté des traditionnelles difficultés pour élever la connaissance dans un monde abreuvé aux écrans et réseaux sociaux, il faut donc prendre en compte le reste, tout le reste des difficultés sociétales dont l’école est le réceptacle : Plan math pour casser les stéréotypes de genre, déploiement de l’école inclusive avec l’instauration de pôles d’appuis à la scolarité, éveil à la vie affective et sexuelle, poursuite du plan « Brisons le silence » pour en finir avec les silences coupables de territoires perdus de l’enfance et de la république, autant de justes préoccupations tenues à bout de bras par un ministère multi-tâches qui fait désormais bien davantage que transmettre, éduquer ou socialiser.
Pourrait-on lui en faire le reproche, indépendamment du casting, lui qui voit désormais défiler les ministres à la vitesse des étoiles filantes depuis quatre ans ? Assurément non. La crise sociale, culturelle et démocratique se conjugue à une fragmentation territoriale et à une inégalité croissante des usages numériques dont l’IA est la pointe la plus avancée. Dès lors, la généralisation de la pause numérique avec l’interruption des environnements numériques de travail le soir comme le week-end, la formation des personnels à l’IA, la mutualisation des travaux avec les personnels de santé pour endiguer cette douloureuse crise de la jeunesse, ne sauraient être désavouées.
La difficulté réside évidemment dans le fait que l’écrasante majorité des enseignants conçoivent principalement leur métier comme celui d’une transmission des savoirs, héritière de générations successives, depuis les préceptes de la IIIe république. Difficile de leur en tenir rigueur. Mais voilà, cette école n’est plus. Ses défis sont désormais démultipliés et la réintroduction des mathématiques au baccalauréat ou l’assouplissement des groupes de besoin au collège peuvent apparaître comme peu de choses à côté de la santé mentale défectueuse d’un jeune sur cinq dans ce pays.
Le vieux mammouth est donc contraint d’avancer sur plusieurs fronts dans un contexte budgétaire que chacun semble déplorer jusqu’à la ministre, elle-même. La professionnalisation avancée et rémunérée des jeunes enseignants dans une réforme conçue comme attractive est destinée à éviter les déserts scolaires, à l’instar des déserts médicaux. Peu d’assurances qu’elle y suffise, dans un secteur où les conditions de travail ont été globalement dégradées. Les plus lucides savent pertinemment que sans réforme de structure, il sera impossible de rendre son attractivité au plus beau métier du monde. Qui ira encore défendre l’augmentation généralisée du point d’indice pour un ministère regroupant un fonctionnaire sur cinq à l’heure où l’on en recherche une quarantaine de milliards d’économie, grevant les investissements productifs comme la régénérescence des services publics ?
Oui, quelles que soient les velléités du pilote, ses qualités et sa volonté, de Pape N’Diaye à Élisabeth Borne, l’éducation nationale choisit donc de poursuivre inlassablement ses tâches. En mode dégradé comme l’on dit désormais, parfois en mode déprimé. Et pourtant, elle tourne.



