L’école lieu de violence et de mort ? Non !

par Boris Enet |  publié le 10/06/2025

Le dernier drame en date, intervenu ce matin à Nogent (Haute-Marne), n’est pas simplement un énième fait divers intolérable. L’assassinat d’une jeune femme de 31 ans, employée de l’Éducation nationale, doit être l’occasion d’un sursaut.

Des gendarmes contrôlent l'accès à un collège après qu'une assistante d'éducation de 31 ans a été poignardée à coups de couteau par un élève de 15 ans lors d'une fouille de sac à Nogent (Haute-Marne), le 10 juin 2025. L'assistante, décédée des suites de ses blessures, a reçu plusieurs coups de couteau et l'agresseur présumé « semble être un élève du collège », ont indiqué les autorités éducatives. (Photo de Jean-Christophe Verhaegen / AFP)

Tandis que la fachosphère numérique se déchaîne, consacrant le règne de l’émotion et de la haine vengeresse, il est indispensable que la société se dresse et vienne enfin au chevet de son école et de sa jeunesse. L’une et l’autre sont gravement malades. Les symptômes en sont connus et ont régulièrement été évoqués dans ces colonnes : une santé psychique dégradée, une violence banalisée quand elle n’est pas encouragée par les géants du net et des réseaux sociaux, une école tournant à vide avec des personnels épuisés, découragés.

La responsabilité collective de la société est de ne pas avoir entendu. Elle est d’avoir minimisé les cris de colère, de désespoir les attribuant à un corporatisme d’antan et à une capacité à se plaindre hors du commun. En partie sans doute. Il fut un temps du moins. Mais qui accepterait de travailler la peur au ventre pour un revenu parmi les plus bas des États européens, du monde occidental ? Qui accepterait de voir contestés sa dignité et le respect de sa personne dans un nombre d’établissements publics toujours plus important ? Qui accepterait de travailler dans des salles de classe au mois de juin sans brasseur d’air, sans climatisation collective avec des enfants tenus en laisse dont près d’un tiers sont atteints de troubles de l’apprentissage ?

La responsabilité de la gauche est d’avoir laissé les fauteurs de haine se déchaîner et s’emparer du sujet, sans rien proposer en retour, si ce n’est la défense d’un statu quo dont plus personne ne veut, surtout pas les premiers concernés. La tranquillité publique, comme la tranquillité scolaire sont des dus auprès d’enfants souvent en souffrance dans leur environnement familial, social, parfois en très grandes difficultés. Aujourd’hui, les seules réponses relèvent d’une surenchère sécuritaire odieuse que personne n’a les moyens d’assumer avec le risque de transformer les établissements scolaires publics en bunkers, accélérant la fuite vers ceux du privé. De bienveillance aussi ferme qu’intelligente, point question.

La responsabilité des gouvernements successifs est écrasante et notoirement pour les derniers en date. Nous n’avons jamais été de ceux qui prétendent que la tâche est aisée, nous n’avons pas sous-estimé l’utilité de mesures décidées comme le dédoublement des classes élémentaires à commencer dans les quartiers difficiles. Mais cela reste insuffisant – pour ne pas dire indigent – au regard de la crise morale traversée par des pans entiers de la jeunesse. Parcoursup fonctionne pour ses quelques 650 000 élèves à peu près convenablement, mais des secteurs entiers de la jeunesse sont en même temps laissés à l’abandon. Celle de l’Aide sociale à l’enfance, celle de nombreux quartiers, celle des gifles le soir à la maison et de l’absence de déjeuner le matin, celle des déficiences physiques et psychiques, celle d’une société abreuvée aux réseaux sociaux et à l’addiction aux écrans dès la plus tendre enfance, celle qui se meurt sous nos yeux, à chaque instant et pas seulement sous les balles des trafiquants.

S’il n’existe ni dieu, ni césar, ni tribun, si les maux dont nous sommes accablés, touchent d’autres démocraties occidentales, avant et post Covid, si nous croyons encore collectivement en l’avenir, alors, Élisabeth Borne, outre son déplacement en Haute-Marne, doit avoir des mots forts à l’adresse du Premier ministre et du Chef de l’État.

Notre jeunesse est en danger, notre école ne tient plus qu’à un fil, nos personnels sont épuisés, nos établissements ne sont plus des sanctuaires. On ne peut plus continuer ainsi. Il existe des bonnes volontés dans ce pays, nous devons repenser l’école, concentrer les moyens autour de notre jeunesse en en supprimant ailleurs. Il en va de l’avenir du pays et d’une certaine idée de la société que nous souhaitons laisser aux enfants. Ou les drames se perpétueront encore et encore jusqu’à l’effondrement final.

Boris Enet