Lecornu à Matignon : double faute
Tandis que le pays s’enfonce dans un marasme politique durable, Emmanuel Macron semble préférer la provocation à l’apaisement … au risque de fragiliser encore un peu plus les institutions.
La seule justification tangible de cette nomination maladroite tiendrait au climat de tension qui règne aujourd’hui sur la scène européenne et internationale. Un ministre de la Défense à Matignon, pourquoi pas, si les bruits de botte en provenance de Moscou, ou plutôt le fracas des bombes, dessinaient une confrontation à plus ou moins brève échéance. Dans cette optique, le chef des armées serait bien inspiré de s’adresser à la nation dans les plus brefs délais, pour l’informer et lui donner un cap. Si les considérations qui ont conduit Sébastien Lecornu à Matignon sont en revanche beaucoup plus modestes, alors il s’agit bien d’une double faute.
La première est celle d’une lecture pour le moins partisane de la crise démocratique que connaît aujourd’hui le pays. Permise par la constitution, elle consiste à appeler un collaborateur fidèle dont la formation plafonne désormais à 13% dans les sondages, dans la même veine que celui qui vient d’être démis, contraint à regagner son Béarn natal.
Pourquoi la politique qui vient d’être désavouée fonctionnerait-elle avec celui qui participe aux dîners « secrets » avec Marine Le Pen ? Cette attitude, après la dissolution irrationnelle consécutive au dernier scrutin européen, condamne, dans l’esprit du plus grand nombre, toute possibilité de coalition telle qu’elle se pratique ailleurs en Europe. Une partie de l’électorat de la gauche démocratique et républicaine, tentée par un compromis pour éviter la dissolution et le risque de voir le RN à Matignon, vient de tourner définitivement le dos à ce président solitaire. Mais il y a pire.
La seconde faute procède d’une absence de flair politique qui condamne le chef de l’État sur la scène intérieure : la première journée du mouvement de « blocage » du 10 septembre agite notamment la jeunesse scolarisée des métropoles. Alors que Mélenchon et l’ultra-gauche réussissent une OPA en règle sur cette fraction de la jeunesse, Emmanuel Macron vient de lui fournir des bidons d’essence. Il permet à la troïka Mélenchon, Panot, Bompard de plaider pour sa destitution, tandis que les sondages d’opinion indiquent une population déjà acquise à la dissolution.
À quoi joue donc ce président insaisissable ? À deux jours d’une possible dégradation de la note financière de la France par l’agence Fitch, la partition du Mozart de la finance est aussi altérée par de trop nombreuses fausses notes : il ne s’est pas montré plus capable de freiner l’irrésistible ascension de la PME Le Pen que celle d’un Jean-Luc Mélenchon de plus en plus radicalisé. Si son bilan présente des avancées sur la scène internationale, c’est une longue agonie sur le plan intérieur. Sans perspective constructive, c’est la dépression démocratique qui gagne le corps politique et social. Nous y sommes depuis mardi soir.



