Lecornu : aux armes, citoyens !

par Gilles Bridier |  publié le 11/09/2025

Le Premier ministre n’est pas seulement chargé de trouver des compromis avec l’opposition. Il doit aussi respecter la priorité qu’Emmanuel Macron veut donner à l’effort de réarmement de la France.

Visite de Sébastien Lecornu, alors ministre des armées au 93e régiment d'artillerie de montagne, qui fête ses 100 ans en 2024, près de Grenoble. Présentation des capacités d'artillerie dont des canons Caesar. (Photo Maxime Gruss / Hans Lucas via AFP)

En propulsant à Matignon Sébastien Lecornu, ex-ministre de la Défense, Emmanuel Macron envoie un nouveau signal sur la priorité dont doivent bénéficier, au plan budgétaire, les dépenses militaires. Car le chef de l’État tient à renforcer les moyens alloués à son domaine réservé pour asseoir son influence dans la politique européenne de défense. La pression de l’agresseur russe en Ukraine ne cesse de s’accentuer et justifie un réarmement de l’Union européenne à la suite des provocations qui se poursuivent aux frontières de l’Union, comme en Pologne le 10 septembre. Quand, le jour de sa prise de fonctions à Matignon, le nouveau Premier ministre affirme vouloir rapprocher « la vie politique française de la géopolitique extérieure », il exprime clairement la nécessité de sortir des débats purement politiciens et franco-français.

En tant que ministre de la Défense, Sébastien Lecornu avait obtenu un renforcement des moyens des armées. Comme Premier ministre, il sera encore mieux placé pour effectuer les arbitrages qui devraient aller au-delà du plan de marche inscrit dans la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, pour un total de 413,3 milliards. Ainsi, alors que cette LPM prévoit une hausse des crédits de 3 milliards d’euros par an et que le budget de la défense pour 2025 atteint 50,5 milliards d’euros, le projet de budget du gouvernement sortant pour 2026 portait la dotation aux armées à 57,1 milliards, soit 6,5 milliards de plus en un an seulement. On voit mal le Premier ministre Lecornu remettre en question l’arbitrage favorable qu’il avait lui-même obtenu comme ministre de la Défense. Même si, pour assumer cet effort, des économies ou des recettes nouvelles doivent être trouvées ailleurs. S’agissant de la légitimité du chef de l’État à se porter aux avant-postes de la défense de l’Europe, il n’est pas interdit d’imaginer qu’Emmanuel Macron en fasse le prétexte pour entailler le boucler fiscal qui protège les grandes fortunes.

Cet effort de la France s’inscrit dans une politique européenne qui tarde à prendre forme. Il ne s’agit pas seulement du fonds européen de Défense (FED) créé en 2021 et qui n’est modestement doté que de 4 milliards d’euros. Ce fonds alloue des subventions versées directement aux entreprises pour financer la recherche et le développement de programmes industriels transeuropéens, et devrait être abondé à hauteur d’un milliard d’euros chaque année, précise la Fondation Robert Schuman. Toutefois, bien que 226 projets aient été financés par ce fonds en quatre ans, « l’élan semble brisé et le FED ne s’est pas vraiment imposé dans le paysage industriel de la défense », constate la Fondation.

Plus déterminant est le fonds SAFE de 150 milliards d’euros annoncé en mars par la présidente de la Commission européenne. Mis en place en mai, il est maintenant opérationnel, a annoncé la Commission le 9 septembre. Problème : ce fonds ne délivre pas des subventions, mais des prêts bonifiés souscrits par l’Europe à des conditions plus avantageuses que certaines États – comme la France – ne pourraient prétendre. Les crédits ainsi obtenus s’ajouteront à la dette des États. En revanche, les sommes qui seront ainsi dégagées ne seront pas comptabilisées dans les critères de Maastricht, au moins provisoirement.

Handicapée par son fort endettement, la France s’est portée candidate et se voit créditée d’une capacité d’emprunt de 16,2 milliards d’euros par ce biais. L’Allemagne, qui peut obtenir de meilleur taux, n’a pour l’instant pas cherché à bénéficier du SAFE, alors qu’elle accélère la modernisation de son armée et compte investir pas moins de 108 milliards d’euros dans la défense en 2026. À l’inverse, la Pologne qui consacre déjà 4% de son PIB à la défense (soit deux fois plus que la France aujourd’hui) voit sa capacité d’emprunt portée à 43,7 milliards d’euros par la Commission européenne. La Hongrie, la Roumanie, l’Italie et la Belgique vont également recourir au SAFE. Tous ces pays s’engageant, avec ces crédits, à n’acheter que des matériels fabriqués en Europe et dont les composants proviennent à 65 % du continent, selon le principe de fonctionnement de ce fonds.

C’est désormais en tant que chef du gouvernement que Sébastien Lecornu va devoir accélérer le réarmement de la France pour contribuer à celui de l’UE.

Gilles Bridier